Ma-Aï – Expérimenter l’infini dans le fini

Cet article a été publié dans le Dragon Magazine Aïkido numéro 16 en mars 2017. Je remercie encore Léo Tamaki de m’avoir invité à contribuer à ce numéro d’un magazine que j’apprécie énormément et dont je suis un fidèle lecteur.

En vous en souhaitant une agréable lecture :

 

« Haut et bas, avant et arrière, gauche et droite, Cela revient au même. Tout cela est en rapport avec le Yi, et non avec l’extérieur.»

-Maître Men Huifeng

 

Ma-Aï a été l’une des notions les plus abstraites qu’il m’ait été donné d’aborder lors de mes débuts en Aïkido. Avouer que c’est encore le cas maintenant relève du doux euphémisme. Je vous ferai l’impasse sur l’étymologie du terme car je suis persuadé que d’autres rédacteurs beaucoup plus compétents que moi sur le sujet vous ont déjà exposé ces informations dans les pages de ce magazine. Le problème de vulgarisation auquel je me heurte reste entier. Comment en effet exprimer simplement et raisonnablement cette idée impalpable qui cumule, selon ma petite expérience, les idées d’espace, de temps, d’action et d’interaction, de non-action, … ? Devant l’impasse que cela représente, je vous propose d’aborder, dans un premier temps, un à un ces différents éléments avant de tenter d’agglomérer l’ensemble en un tout à peu près cohérent.

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Ma-Aï c’est la distance ?

Ma-Aï est souvent présenté, pour les débutants en arts martiaux japonais, comme une notion de distance. Ma-Aï est heureusement une notion beaucoup plus riche qu’il faut non seulement comprendre, mais surtout ressentir au plus profond de soi. Cependant, si je commence par considérer Ma-Aï comme la distance qui me sépare de mon partenaire d’étude / mon adversaire, je peux tenter de résumer cette distance en quatre zones : la distance longue, la distance moyenne, la distance courte et la distance de corps à corps.

Cette séparation dans les distances n’est pas réelle. Elle est plutôt symbolique afin de bien être inculquée aux néophytes.  L’expérience aidant, l’idée des distances doit évoluer en une perception d’un continuum. Gérer Ma-Aï peut donc se comprendre premièrement comme la capacité de passer avec relâchement et fluidité d’une distance à l’autre afin de prendre un ascendant sur le partenaire/adversaire. De la distance longue jusqu’au corps à corps, chaque étape intermédiaire possède un rôle précis du point de vue stratégique.  Pour une situation donnée, savoir quelle distance aborder en priorité selon les paramètres est une donnée précieuse.  Au fur et à mesure de l’apprentissage dans les arts martiaux, la découverte du travail dans les distances que je maîtrise peu ou pas du tout, constitue un enrichissement considérable et une porte ouverte vers des possibilités indénombrables.

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Je peux donc distinguer :

Le Ma-Aï long apporte une sensation de sécurité ainsi que du temps pour s’adapter à l’autre ou prendre un répit. Une technique peut s’envisager depuis une distance longue mais mon partenaire peut la lire plus aisément à moins que je ne bénéficie de qualités athlétiques supérieures.

Le Ma-Aï moyen est généralement la meilleure distance pour préparer une technique car elle se situe à la limite de la sphère du partenaire. Elle peut me fournir des possibilités de feintes ou de variations de tempo tout en m’exposant le moins possible.

Le Ma-Aï court implique de pénétrer dans ce qu’on nomme souvent « la sphère du partenaire » (voir le point suivant de cet article). À partir de là, je bascule dans le ressenti, l’intuition et la réaction. La moindre hésitation ou la moindre erreur signifie l’échec de ma technique, autrement dit ma mort symbolique. Durant ma formation, c’est à partir de cette distance que j’apprends à suspendre ma pensée et mon analyse rationnelle dans l’action.

Le corps à corps survient soit d’une conséquence fortuite, soit d’un choix dans ma technique. Je dois m’adapter plus rapidement que jamais et tenir compte des caractéristiques physionomiques de mon partenaire pour économiser mon énergie et espérer m’en sortir.

Au travers des différentes distances que je traverse lors de l’exécution d’une technique, mon attention et mon intention se doivent d’aller crescendo pour mener mon geste à son aboutissement. Un pratiquant expérimenté modifiera ses déplacements en fonction de la distance. Cette adaptation doit devenir un objectif de plus en plus important au fur et à mesure de la progression d’un étudiant en arts martiaux. Je dirais que la première phase de l’étude de Ma-Aï commence par l’intégration de la caricature d’un espace à une dimension.

Au-delà de cette contextualisation très terre à terre, j’ajouterai que faire face à quelqu’un, en arts martiaux, c’est d’un seul coup se rendre compte de la relativité des distances. Déjà à ce stade de mon étude de l’Aïkido, je peux faire l’expérience d’une infinie profondeur. En effet, les quelques pas qui me séparent de l’autre, lorsque je dois l’attaquer, me semblent des kilomètres. Paradoxalement, trois mètres face à une attaque me paraissent devenir subitement trois millimètres. Rencontrer martialement l’autre, même à un niveau de débutant, c’est déjà explorer l’immensité de l’espace qui me sépare du partenaire, l’immensément grand dans le petit. C’est expérimenter l’infini dans le fini.

 

Ma-Aï c’est la sphère ?

Ma-Aï n’est heureusement pas  uniquement une notion de distance, il s’agit également de l’espace autour de moi. Pour gérer la part du Ma-Aï liée à la distance, je me dois de savoir où je me situe, et quel est le volume martial que j’occupe dans l’espace. Comme je l’ai cité quelques lignes plus haut, c’est à ce stade de l’étude martiale qu’intervient l’idée de sphère. Chacun d’entre nous peut être représenté par une forme sphérique symbolisant l’ensemble de points de l’espace que nous sommes capables de toucher en un geste (coup de poing ou de pied par exemple). Cette sphère est donc différente pour chaque individu en fonction de nombreux paramètres inhérents à cette personne (taille, poids, condition physique, tenue d’une arme …). Cette zone de l’espace définit généralement le Ma-Aï court (vu précédemment) ou encore la zone de plus grand danger (risque majeur de coups).

Étudier les limites de ma sphère, c’est déjà étudier le Ma-Aï. Je me dois de connaître mes limites en terme de déplacement et de portée afin de pouvoir étudier puis évaluer les limites de la personne qui me fait face. En Aïkido, de nombreux professeurs m’ont enseigné à franchir le Ma-Aï (le briser comme je l’ai souvent entendu) de mon partenaire le plus rapidement possible lors de l’entrée d’une technique afin de passer de l’extérieur de sa sphère au centre de celle-ci. Ces deux limites définissant les balises des zones les plus sécuritaires et offrant les avantages tactiques les plus pertinents.

En dehors de l’aspect purement biomécanique de cette sphère, il est important pour la pratique d’un art martial de pouvoir ressentir et évaluer au premier coup d’œil la sphère d’action du partenaire en face de moi. Sa capacité de mouvement, son expérience, sa mobilité générale … sont autant de facteurs qui vont influencer la taille de la sphère de mon partenaire. Une mauvaise estimation de celle-ci entraîne inexorablement pour moi un retour à la réalité qui peut s’avérer brutal. Ma-Aï c’est donc aussi percevoir l’autre qui me fait face et le considérer dans son entièreté. Lorsque mon Uke exécute une attaque et pénètre dans ma sphère, mon cerveau enclenche les signaux d’alarme. L’entraînement et la pratique  doivent me permettre de ressentir et agir sans perdre un instant. Ma technique se doit d’englober Uke dans ma sphère dès qu’il y pénètre.

Ma-Aï est donc pour moi la rencontre de ces deux sphères : la mienne et celle de mon partenaire. De cette rencontre et de la fusion qui en découlera, naît l’exécution technique en Aïkido. Lors de cette fusion, mille et un chemins potentiels d’exécution techniques vont apparaître soudainement. Le Ma-Aï perçu comme espace n’est plus pensé comme une juxtaposition de lieux inertes, mais comme une combinatoire de trajets de plus en plus brefs, comme un entremêlement de sillons, comme une matrice de trajectoires. Ma-Aï devient le support spatio-temporel sur lequel l’art martial se construit.

 

Ma-Aï c’est le temps et le rythme ?

Temporel, le mot est lâché. Comme je l’ai expliqué jusqu’ici, Ma-Aï est un concept lié à la distance et à l’espace. Cette distance implique, comme je viens de le présenter, des déplacements des partenaires lors de leur pratique. Or il n’existe pas de mouvement qui ne soit basé sur un rythme. Plus largement, chaque instant de la vie est bercé par un rythme particulier : du cycle des saisons au tempo musical en passant par notre ventilation pulmonaire ou les battements de notre cœur. Les rencontres interpersonnelles n’échappent pas à cette règle. La sensation d’harmonie avec une autre personne survient lors de la concordance de rythme entre les deux individus.

Lors d’une rencontre martiale, emmener mon partenaire/adversaire dans ma sphère, c’est aussi et surtout me calquer sur son rythme, son tempo pour l’emmener dans le mien. Prendre subrepticement la direction du rythme de la relation qui s’est installée entre mon partenaire et moi, c’est aussi cela la gestion du Ma-Aï. Abandonner dans un premier temps mon rythme pour celui de l’autre me demande une nouvelle fois d’accepter de sortir de ma zone de confort.  Mais je pourrai alors à terme vivre le rythme de mon partenaire et prendre ce dernier à contretemps lors de l’exécution de ma technique.

Travailler ma gestion du Ma-Aï, c’est donc apprendre à gérer mon rythme. Mais quel est celui-ci ? En considérant un très grand nombre de pratiquants d’arts martiaux, force est de constater des inégalités dans notre rapport au Ma-Aï et au tempo. Autrefois, dans les dojos, il y avait un rythme collectif de travail assez synchrone. Mais aujourd’hui, chacun peut individualiser son rapport au temps et à l’espace. Du coup, nous ne sommes plus vraiment ensemble. Cela rend plus difficile la création et l’entretien d’un lien social authentique. D’autant que beaucoup de personnes souffrent de se sentir hors du flux, de ne pas s’entraîner avec la même intensité que les autres. Pour améliorer la perception de mon propre rythme, je peux commencer par ressentir la fréquence avec laquelle mes pieds touchent le sol. Par exemple, plus mes déplacements seront longs et moins mes pieds toucheront fréquemment le sol. Cette étude peut donc m’aider à lier ensemble la gestion du rythme et de l’espace qui sont au cœur du Ma-Aï.

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De manière plus pragmatique, si je lie physiquement du temps et de l’espace, j’en arrive logiquement à la notion de vitesse. Compte-tenu du fait que je ne souhaite pas être tributaire de mes qualités athlétiques pour améliorer ma pratique des arts martiaux, je dois me tourner vers une autre source d’optimisation. Comment en effet bouger plus vite afin de couvrir des distances plus grandes en moins de temps ? La clé de ce problème tient dans un concept clé dans le travail corporel : la coordination. Travailler sur le Ma-Aï, se veut donc surtout une recherche de la coordination profonde. C’est en effet la coordination fine qui donne la sensation de vitesse car tous les mouvements sont optimisés pour occuper l’espace et le temps.

Paradoxalement, bien aborder la dimension du temps dans le Ma-Aï signifie bouger peu mais bouger bien. En effet, si nous identifions le temps à la matérialité du changement, au dynamisme de nos actions, au rythme de nos échanges, c’est parce que nous croyons que, plus il y a de mouvements, plus la réalité de la pratique s’agrandit, et plus il y a de temporalité en acte. Or c’est dans l’économie du geste et dans l’épuration que naîtra l’essence du mouvement. Beaucoup de pratiquants d’Aïkido gesticulent extrêmement vite, trop précipitamment pour pratiquer réellement. Comme si foncer, dévorer de l’espace, c’était se libérer de la compacité du temps, voire de la mort même. Comme si en roulant à tombeau ouvert, on rendait sa vie et sa pratique plus dense. Le culte de la vitesse est célébré avec une ferveur croissante sur les tatamis. Exécuter les techniques de manière rapide est devenu un faux gage de puissance et d’efficacité. Ce sentiment d’urgence, comme si nous devions faire la course avec nous-mêmes, alimente la précipitation et l’approximation ; notamment dans le rôle d’Uke qui nous expose à une mauvaise réception au sol ou une usure prématurée du corps due à une gestuelle imprécise. La précipitation n’est qu’un ersatz d’existence, qu’un artifice de vitalité dans une pratique déjà morte. La pratique vivante et intégrant pleinement le Ma-Aï se manifeste au contraire un temps qui a tendance à se figer dans le présent : tout s’arrête sans possibilité de projection dans l’avenir.

 

Les niveaux de gestion du Ma-Aï

Travailler la notion de Ma-Aï est important et nécessaire. Mais ce n’est pas parce que je travaille sur le Ma-Aï que j’arrive immédiatement à mieux le gérer. Je peux même dans un premier temps voir ma pratique devenir encore plus chaotique que celle des autres ! S’il est déjà difficile de gérer la distance, il est extrêmement complexe de gérer le Ma-Aï, car celui-ci n’est pas comme un espace simple au sein duquel on peut aller et venir à sa guise. Il est plutôt la représentation d’une sorte d’emprisonnement puisque nul ne peut choisir seul la place qu’il y occupe. Tout est fonction de l’autre et de la relation établie entre nous.

La gestion du Ma-Aï demande beaucoup de patience et une excellente gestion mentale. D’un point de vue plus débutant, je peux commencer à gérer le Ma-Aï en captant l’attaque de mon partenaire lorsque son corps initie son mouvement. Couper la distance qui nous sépare en un minimum de temps et par une économie optimale du geste et de l’énergie implique déjà une quantité de travail colossale pour y parvenir.

Un niveau plus avancé de la gestion du Ma-Aï  est lié à la perception de l’intention du partenaire (voir le précédent numéro du Dragon Magazine Aïkido consacré à ce thème). Pour pouvoir rompre la distance qui nous sépare dans un laps de temps encore plus court, il m’incombe d’agir avant que le geste d’Uke n’ait été entamé. L’intuition et mes capacités de perception seront donc mes seuls outils à ce stade de mon étude du Ma-Aï. Développer mon intuition sera une étape obligatoire dans ma progression. En restant à l’écoute de moi-même dans le travail et en apprenant de plus en plus à écouter mon partenaire, je pourrai relier le cœur du partenaire avec le mien. A partir de ce lien symbolique mais profond, l’espace et le temps qui nous séparent, mon partenaire et moi, en viendrons alors à s’effacer naturellement. Dans le processus de préparation de la technique, la maîtrise du Ma-Aï tend à rapprocher les éléments les uns des autres. À ce stade de maîtrise, les formes n’existent plus, elles se déplacent, s’engendrent, se fluidifient. La gestion du Ma-Aï dans les dimensions physiques cède la place à la gestion du Ma-Aï métaphysique et de la connexion des esprits et des cœurs. Le piège à éviter sera de confondre mon intuition avec une projection de mes peurs ou de mes désirs. L’intuition en arts martiaux ne se manifeste qu’en l’absence d’émotion et d’intellectualisation. Comme dans tous les aspects de l’Aïkido, rester libre de corps et d’esprit me permettra d’avancer vers une gestion plus fine du temps, de l’espace, du rythme, de l’intuition et donc du Ma-Aï.

Concernant les armes que j’ai mentionnées dans l’explication de la sphère, je dirais qu’elles sont un élément essentiel dans l’apprentissage de Ma-Aï.  Par le travail de l’arme,  cette dernière va petit à petit s’intégrer comme un prolongement du corps. Par sa longueur, elle m’enseigne une autre manière d’occuper l’espace, de me l’approprier, d’interagir avec lui. Parallèlement, c’est aussi mon espace intérieur qui devient plus vaste et plus spacieux. La liberté et la créativité (ici dans le temps et l’espace) naissent de la contrainte que je m’impose dans le travail (ici l’intégration de l’arme à mon propre corps).

Un cours au Togishi Dojo

J’ai parlé depuis le début de cet article d’espace et de temps (ou timing) pour expliquer le Ma-Aï. Il s’agit d’un raccourci de vulgarisation. Restons donc prudents car il est pourtant réducteur de confondre le timing avec ce qui se passe dans le Ma-Aï. En partant de cette conception, le Ma-Aï est comme une scène de théâtre dont la structure serait mouvante et indépendante de la pièce qui s’y joue : quoi qu’il s’y passe, cela n’a pas vraiment d’effet sur le Ma-Aï lui-même. On le confond souvent avec les phénomènes temporels et spatiaux qui se déroulent en son sein. Le Ma-Aï peut également être employé pour désigner le changement, la simultanéité, la succession, le devenir de la technique… Le Ma-Aï n’accélère pas et ne ralentit pas. Il est indifférent à nos agitations sur les tatamis, il ne concerne que mon partenaire et moi.

Compte-tenu de tout ce que j’ai pu vous exposer, gérer le Ma-Aï demande, et c’est logique, du temps, beaucoup de temps. Ma-Aï se bâtit sur le cheminement dans la lenteur plutôt que sur celui de l’immédiateté. Toute maturation de quelque sorte que ce soit ne requiert-elle pas une certaine forme de lenteur ? La pratique de l’art martial se doit d’être lente afin qu’elle transforme également notre manière de nous sentir vivants.  Ma-Aï est le tissu immatériel me liant à mon partenaire lorsque nous nous rencontrons. De par cette rencontre lors de l’attaque et de l’accomplissement de la technique, naît une résonance profonde entre Tori et Uke.  O’Sensei ne disait-il pas que le Budo vise à agir sur le cœur du partenaire ? J’y trouve un écho dans cette magnifique citation que je pose ici pour conclure cet article :

 

« Deux cœurs qui ont interagi dans le passé ne peuvent plus être considérés de la même manière que s’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Marqués à jamais par leur rencontre, ils forment un tout inséparable. »

-Etienne Klein

 

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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