Discussion avec Allen Pittman

En prévision de la venue prochaine d’Allen Pittman au Togishi Dojo, je souhaite partager avec vous quelques discussions échangées avec lui lors de sa venue en Belgique au printemps 2015. J’espère qu’elles vous apporteront un éclairage intéressant sur le conception des arts martiaux au travers du regard d’Allen (n’hésitez pas à visiter le site d’Allen Pittman).
Allen Pittman ou la sagesse du guerrier
S.P. : J’ai déjà rédigé plusieurs articles à ton sujet. Des pratiquants bien connus comme Erwan Cloarec et Léo Tamaki t’ont déjà interviewé également. La plupart des lecteurs savent donc que tu es, entre autres, détenteur d’un style de Hsing-I. Peux-tu expliquer les grandes lignes de cet art martial chinois à nos lecteurs ?
 
A.P. : Le Hsing-I constitue la base des arts martiaux chinois. Il incarne en quelque sorte leur grammaire commune. Il constituait d’ailleurs l’initiation aux arts martiaux à Shaolin. Cet art est composé de 5 poings (correspondants aux 5 éléments de la cosmologie chinoise) et de séries de formes animales. Dans mes recherches sur le Hsing-I, j’aime revenir pragmatiquement au lien avec la pratique des armes. Dans cette optique, le poing du bois permet entre autres d’utiliser la frappe d’un bouclier à une seule poignée. Le poing de l’eau, lui, permet de changer la saisie d’un bâton ou d’écarter l’attaque pour frapper à son tour. De son côté me poing de l’air permet de frapper ou saisir la gorge, le nez, la bouche … (les voies respiratoires). Le poing du feu permet d’armer une hache pour frapper ou de se protéger pour frapper ensuite. La terre permet ? Chaque attaque doit être étudiée avec de multiples variantes pour permettre de tester chaque technique en fonction de ces variantes. Le Hsing-I est un art « sauvage » utilisé pour l’armée. Il est prévu pour fonctionner sur des champs de bataille plats en étant utilisé par des soldats de grande taille. La garde avec ses mains en rotation permet de se protéger pour attaquer en même temps. C’est vraiment un art martial très intéressant. Il est possible d’apprendre relativement vite les formes des arts chinois comme le Hsing-I mais l’entrainement de ces formes devra être long ensuite pour explorer, ressentir et finalement redécouvrir ces formes sous un jour nouveau.
Allen Pittman - Ambiguïté des arts martiaux
S.P. : C’est un art au sein duquel l’attention portée aux pieds est très grande. Beaucoup de pratiquants d’arts martiaux recherchent d’ailleurs la mobilité tandis que d’autres recherchent l’ancrage dans le sol. Quel est ton avis sur le sujet ?
A.P. : Je pense que les deux recherches sont complémentaires. Acquérir un déplacement puissant et léger est lié à la symbolique du taureau ailé dans la Babylone ancienne. Ce symbole ancien est riche d’enseignements sur la conception qu’avaient les babyloniens sur le combat.  Bouger le corps tout en possédant un bon ancrage est un idéal pour de nombreux pratiquants d’arts martiaux. Pour accomplir ce genre de développements, il convient de se poser une série de bonnes questions avant de commencer à cheminer en ce sens : quel sorte de corps possèdes-tu ? Comment te sens-tu à l’intérieur de ce corps ? Quel est animal se cache en toi ? (totem) Chaque corps possède une morphologie qui lui est propre. On ne peut pas s’opposer à la forme du corps avec lequel on travaille. Il est important de tester l’équilibre de son corps, d’évaluer les appuis avant, milieu et arrière du pied, d’entraîner les muscles rotateurs des hanches pour les rendre plus sensibles au poids et à l’équilibre du corps (jusqu’à pouvoir ressentir les variations induites au corps par le poids d’une simple main posée sur l’épaule). Travailler 33 jours sur chacun des trois types d’appui permet de développer la capacité d’adaptation martiale du corps.
S.P. : On retrouve ici la dualité entre le travail dur et le travail souple. Les deux méthodes de travail sont-elles conciliables selon toi ?
A.P. : Développer à la fois un travail dur et un travail souple simultanément est-il possible ? Ce genre de travail est tout à fait possible selon moi à condition de procéder intelligemment et progressivement de sorte que chaque changement dans le corps soit ressenti. C’est un travail qui est difficile car il prend beaucoup de temps et d’énergie et demande donc énormément de sacrifices. Le corps peut être fortifié à tout âge mais je pense que le plus important est de ne pas se presser et surtout de s’amuser. C’est beaucoup plus important que de devenir un surhomme. A quoi bon devenir une machine de guerre ultra performante pour rentrer seul chez soi et déprimer ou encore souffrir de syndrome post traumatique tel Rambo ?
L’essence des arts martiaux elle-même est double : la guerre et la philosophie. La guerre implique l’action de tuer des êtres extérieurs à soi et la philosophie implique de tuer des choses intérieures en soi. La synthèse de ces deux chemins nous donne l’étude de la mort pour nous permettre de voir la vie : les arts martiaux – ou comment savoir tuer/blesser pour savoir soigner.
Allen Pittman - Martialité et compassion
La puissance issue d’un corps relâché provient de la capacité d’extension du corps. De cette extension naturelle naît une force constante mais difficile à atteindre. La Sagesse du Corps, par exemple, permet d’étudier la forme des muscles du corps et de ressentir le pourquoi de cette forme afin de l’utiliser de manière optimale.
S.P. : La voie des arts martiaux est un entrelacs de dualités multiples. Tu parlais ici de l’aspect philosophique des arts martiaux. Comment gères-tu cet aspect dans ton cheminement ?
 
A.P. : Je vois les arts martiaux comme un grand voyage, une magnifique promenade. J’aime me référer au conte philosophique tibétain du dressage de l’éléphant. Il s’agit d’un enseignement métaphorique : le dressage de l’animal figure les étapes à parcourir pour dompter sa nature et parvenir à l’Éveil, c’est-à-dire à l’état dans lequel disparaissent la distinction entre sujet et objet et l’idée de perdre ou de gagner. C’est également dans cet esprit de voyage en soi que j’ai créé la Sagesse du Corps (je vous joins une copie du document traitant de ce sujet ci-dessous afin de mieux comprendre de quoi il s’agit).
Dressage de l'éléphant en 33 étapes
S.P. : Peux-tu justement nous parler de la manière dont tu as imaginé la Sagesse du Corps et ses principes ?
A.P. : J’ai conçu la Sagesse du Corps comme un livre en trois chapitres distincts mais liés. Toute la Sagesse du Corps est basée sur les archétypes, ces figures puissantes et anciennes qui permettent de se connecter à nos racines (aussi bien culturelles que martiales ou encore animales). La Sagesse du Corps comme la plupart des système martiaux, raconte une histoire, notre histoire.
Allen Pittman - marches animales
La Sagesse du Corps est le résultat de ma recherche pour comprendre comment le corps humain se développe, quelle que soit la culture de base de l’individu. C’est en quelque sorte l’éducation primordiale du corps exempte de toute influence culturelle. Les influences culturelle au sein des arts martiaux sont extrêmement marquées à différents niveaux. Par exemple l’Aïkido que tu pratiques t’apprend comment les japonais développent leur corps dans leur pays et leur culture. Le Hsing-I  présente, lui, la méthode des chinois, etc.  Le langage de chaque culture influence le développement du corps et inversement. L’environnement unique de chaque région influence également le développement du corps : la présence de métaux dans le sol permet le développement d’armes qui vont modifier l’utilisation du corps. La présence de tel ou tel prédateur dans une région va induire certains comportements corporels à ses proies etc. De même que l’alimentation via la chasse (car la majorité des cultures humaines ne sont pas végétariennes) va modifier le corps.
De manière générale, les personnes jeunes (mais aussi moins jeunes parfois) cherche à devenir meilleurs que les autres. Developper son corps et l’utiliser pour accomplir de performances n’est pas vraiment intéressant. Chacun peut devenir plus fort qu’un autre par la pratique des arts martiaux, mais pour quoi faire ? Chercher à découvrir le potentiel et la compréhension profonde de son corps, voilà quelque chose d’important pour chaque individu. Connaître la morphologie de son corps et les limites de celui-ci est un objectif prioritaire dans la vie. C’est ce que je propose avec la Sagesse du Corps.
S.P. : Tu parles ici de pratiques des arts martiaux mais aussi de pratiques corporelles plus axée sur le bien-être. Comment situes-tu les pratiques corporelles les unes par rapport aux autres ? Conçois-tu une gradation entre les pratiques ?
A.P. : Au niveau des pratiques corporelles, je distingue les pratiques en solo qui correspondent à des personnalités solitaires et les pratiques sociales tels les arts martiaux ou la danse. Dans ces deux cas (danse et arts martiaux) il y a des interactions entre les gens autrement dit un langage du corps. Je pense que selon les individus une pratique peut-être plus intéressante qu’une autre compte-tenu de la personnalité de chacun. Beaucoup de gens viennent vers moi pour me demander de les aider à trouver leur voie … Généralement je préfère ne pas répondre à cette question à leur place mais je les oriente à l’aide de graphiques tels que celui-ci.

Graphique sur les tempéraments et les arts corporels.

graphique sur les tempéraments et les arts corporels
Il s’agit bien entendu d’une généralisation mais je pense cependant que les orientations qui en découlent sont assez pertinentes.
S.P. : Comment placerais-tu la Sagesse du Corps sur ce schéma ?
A.P. : Par rapport à ce graphique, je situerais la Sagesse du Corps en plein centre pour la bonne raison que j’ai imaginé la Sagesse du Corps comme un sas d’entrée dans les arts corporels. La Sagesse du Corps permet à chacun de d’explorer toutes les possibilités en un an de pratique avant de pouvoir choisir sa voie entre les arts martiaux traditionnels, les arts martiaux modernes, le yoga, la danse traditionnelle, la danse moderne ou l’acrobatie. C’est dans cette optique que j’ai choisi de travailler la Sagesse du Corps en trois chapitres évolutifs.
Le premier chapitre de la Sagesse du Corps est nommé le travail au sol. Ce chapitre incarne pour moi le lien à la terre. C’est le cerveau ventral (le système nerveux mésentérique au niveau de l’intestin), le cerveau de l’instinct, de l’émotion brute de l’instant, le comportement reptilien de notre être profond.
Durant le travail au sol de la Sagesse du Corps, le poids du corps allongé sur le sol exerce une pression qui se transmet à l’air, aux liquides et aux organes contenus dans le corps humain. En respirant profondément tout en poussant le ventre contre le sol, cela provoque un étirement du dos et favorise le maintien de la colonne vertébrale et de la structure du corps. Il peut être intéressant lorsqu’on travaille couché sur le ventre de contracter tous les muscles du corps un à la fois. Ensuite il faut maintenir tout contracté tout en respirant plusieurs fois. Enfin on peut alors tout relâcher et ressentir tous les muscles de son corps tout en respirant. Une fois cette première cartographie musculaire établie, chacun peut partir à la découverte de ses muscles nouvellement conscientisés au fil des exercices du travail au sol.
La Sagesse du Corps est un moyen de laisser le corps s’exprimer pour le préserver de certains troubles ou de certaines maladies. Par exemple une grande partie du travail au sol permet de prendre soin de l’appareil cardio-vasculaire par l’ouverture de l’avant du corps en écartant les omoplates, en mobilisant les épaules et en renforçant et étirant la gorge et les carotides. Il est également utile de réduire le stress en visualisant l’immensité de la surface intestinale durant le travail au sol tout en se concentrant sur la respiration. De manière générale, ces exercices permettent d’évacuer l’énergie résiduelle émotionnelle que certains appellent Chi ou Ki. Ceci doit s’accomplir également dans toute pratique martiale sinon la pratique est morte et sans émotion. Durant le travail au sol de la Sagesse du Corps, je conseille d’ailleurs de visualiser l’eau du corps comme un solvant transporteur qui va drainer la tension et la douleur du corps au fur et à mesure des exercices accomplis.
Le travail du toucher du visage durant le premier chapitre de la Sagesse du Corps est également très important. Le but est de briser le masque que nous posons sur notre visage en permanence : le masque social composé du sourire de société et des crispations sous-jacentes. Avec un peu d’expérience dans ce travail, je préconise de construire une carte de son propre visage en aveugle, par le toucher.
De plus, durant tout le chapitre du travail au sol, il ne faut jamais oublier de garder le bas du dos relâché. C’est en réalité dans cette zone que se situe le fameux « centre » très souvent cité dans les arts martiaux.
Allen PIitman - découvrir l'autre par le toucher
Du point de vue du développement de l’enfant, le passage de la stature couchée à la position debout est très complexe avant la période d’acquisition du langage et la motricité de base. A ce moment de notre existence, le cerveau est encore très primitif (comparable à celui d’un chat ou d’un chien). Notre état de conscience est plus proche de celui du rêve que de celui de l’éveillé. En reproduisant les séquences de mouvements du corps de cette période de notre vie, nous retrouvons cet état de conscience (totalement ou partiellement. Le retour à cet état d’esprit est très bénéfique. Le chemin parcouru au travers de cette pratique est équivalent à une psychothérapie du corps. C’est un bon antidote contre la fatigue mentale.
Le fait de se concentrer sur le ressenti et l’exploration est quelque chose d’opposé aux traditions martiales telles quelles sont perçues aujourd’hui. C’est pourquoi il est souvent difficile de convaincre les pratiquants martiaux du bienfondé de ce genre de méthode. Il est important de leur signifier que cette exploration par des mouvements spontanés et non codifiés succède à un entrainement de conditionnement et de renforcement du corps par des mouvements précis.
Si je devais proposer des intervals de temps concernant le premier chapitre de la Sagesse du Corps, je suggérerais de se concentrer sur l’exploration durant six à dix-huit semaines à raison de deux entrainements par semaine. Ensuite il serait raisonnable de pratiquer environ six semaines de renforcement corporel car ce travail est plus difficile à accomplir. Le but de cet entrainement est d’obtenir le corps le plus adaptable et naturel possible dans sa posture et ses mouvements. Il est important que chaque pratiquant se focalise sur l’une ou l’autre partie de son corps en fonction de ses besoins.
Entre le premier et le deuxième chapitre de la Sagesse du Corps, il existe une partie intermédiaire que sont les marches animales. Il s’agit d’une niveau de travail compliqué où la plupart des pratiquants standards d’arts martiaux sont faibles.
S.P. : La première partie de la Sagesse du Corps possède déjà un programme très vaste. C’est quasiment une voie en soi. Pourquoi ne peut-il pas se suffire à lui-même ?
A.P. : Parce que ce n’est qu’un début vers quelque chose de plus grand. Concernant le deuxième chapitre de la Sagesse du Corps (le Yoga égyptien), je le résumerais en une étude prudente du souffle, de l’équilibre et du son. Au niveau de l’évolution de la vie humaine, nous nous situons au moment où l’enfant se tient debout et commence à parler. Les mouvements du Yoga égyptien de la Sagesse du Corps se font au moyen du torse dans les quatre directions de base en incluant les rotations. Il s’agit d’une excellente préparation à la lutte car les mouvements du dos (et particulièrement de la colonne vertébrale) sont renforcés. De plus la gestion du souffle est un élément primordial dans la lutte afin de gérer son énergie ou encore de se sortir de situation d’étranglements. L’objectif premier du Yoga égyptien est de rendre la nuque plus forte et la cage thoracique plus mobile et plu souple. La cage thoracique est étirée dans tous les sens possible jusqu’à la limite des muscles durant les mouvement du Yoga égyptien. Le fait d’être debout implique une très petite surface de contact pour ressentir le sol et collecter les informations tactiles du monde qui nous entoure. Cela entraine une structure complètement différente à tous les niveaux.
 Allen Pittman - Yoga égyptien
Le troisième chapitre de la Sagesse du Corps est la Danse des Amazones / la Voie des héros … Cette partie (comme les deux premières en réalité) se vit et se ressent plus qu’elle ne se décrit. Je la résumerais cependant de la manière suivante : apprendre à gérer la présence de l’autre dans son existence. Une fois que nous savons enfin mieux qui nous sommes à l’intérieur (par le ressenti du corps et le ressenti du souffle) nous devons nous définir par rapport à quelque chose. Sans ce repère nous ne sommes rien. Ces repères sont les autres individus que nous rencontrons. Le premier geste de ce chapitre de la Sagesse du Corps est d’ailleurs la poignée de main qui symbolise la rencontre. A partir de là, par le jeu et la répétition, j’apprends à mes élèves à gérer les mouvement simples puis complexes par deux telle une danse. Cet approche est déjà compliquée pour beaucoup de gens. Ensuite cette gestion de l’autre peut se faire sur des gestes plus appuyés et moins coopérants. C’est la partie martiale appliquée de la Sagesse du Corps. C’est là que se trouve la porte pour se libérer, se libérer de ses contraintes propres et se libérer des contraintes des autres … Voilà comment j’ai conçu la Sagesse du Corps.
 Allen Pittman - Le contact à l'autre
S.P. : Merci Allen pour ces nombreuses explications extrêmement riches !
 
A.P. : Avec plaisir.
Amitié et recherche martiale
S.P. : Sébastien Place
A.P. : Allen Pittman

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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