Interview d’Alexandre Grzegorczyk

Alexandre Grzegorczyk débute les arts martiaux par le Judo à l’âge de six ans. Après plusieurs années de pratique, il s’intéresse à d’autres disciplines telles que la Boxe Française et la Boxe Anglaise. Curieux de découvrir de nouvelles méthodes de combat, il s’oriente vers le Yoseikan Budo qu’il étudiera auprès de Jean Luc Dureisseix, élève direct de Mochizuki Hiroo et enfin vers l’Aïkido auprès de Léo Tamaki. Dans le même temps, il alimente sa réflexion en se rendant régulièrement dans des salles de MMA, Karaté, Judo et Boxe. Il animera prochainement un stage de deux jours au Togishi Dojo les 11 et 12 juin. En prévision de sa venue, voici son interview exclusive.

Alexandre Grzegorczyk au Togishi Dojo

 

Bonjour Alexandre, tu as suivi un parcours martial et sportif varié : 2e Dan de Yoseikan Budo, 3e Dan d’Aïkido. Formé à l’Université de Sciences et Technique des Activités Physiques et Sportives, professeur d’éducation physique et sportive. Tu es passé enfant par le Judo et la Boxe française. Peux-tu nous parler un peu de ce cursus déjà impressionnant ?

J’ai débuté le judo l’année de mes 6 ans. Ensuite je me suis orienté vers la boxe et boxe française puis le yoseikan budo. Après avoir obtenu mon BAC, je n’avais pas vraiment d’idée de ce que je désirais faire plus tard, à part continuer les arts martiaux. J’étais très intéressé par l’armée et j’ai donc participé à une formation militaire parachutiste mais finalement les arts martiaux l’ont emporté. Je ne pouvais pas me résoudre à sacrifier mon temps libre. J’avais plusieurs autres options dont celle de choisir un cursus qui me permettait de rester auprès de mon enseignant Jean-Luc Dureisseix pour continuer ma formation. A cette période j’étais déjà passionné par les activités physiques et corporelles, et il y avait la faculté des sciences et techniques des activités physiques et sportives à quelques kilomètres de la maison. Je me suis donc orienté dans cette filière.

A l’obtention du DEUG STAPS, j’ai fait une licence éducation et motricité. En parallèle, je récupérais les cours d’amis en Licence Entraînement pour alimenter mes connaissances. Par la suite, j’ai poussé mes études jusqu’à l’obtention d’un master Enseignement et Formation dans les activités physiques et sportives, puis j’ai passé le CAPEPS pour devenir enseignant d’éducation physique et sportive. Lorsque j’ai obtenu le concours, j’ai fait le choix de monter travailler à Paris pour suivre Léo Tamaki et étudier l’aïkido.

Pour faire le lien entre les arts martiaux et ton métier, ta pratique influence-t-elle ton travail d’enseignant du sport et inversement ?

Naturellement, les deux s’alimentent comme une sorte de vases communicants. Ma profession d’enseignant d’EPS influence mes choix pédagogiques lorsque je donne cours au dojo et les connaissances en anatomie étudiées au cours de mon cursus de Stapsien alimentent mes recherches. A l’inverse, ma pratique des arts martiaux, influence mon approche des activités physiques et sportives, que j’enseigne aux élèves. Mon champ d’enseignement est assez large puisque je travaille en collège, lycée, classe préparatoire sur des activités très diverses allant des activités de pleine nature (Escalade, CO, Canoë-Kayak), aux activités de combat et expression corporelle comme la danse, la lutte, la boxe française, en passant par des activités plus communes telles que l’athlétisme, la natation, la gymnastique ou encore les sports collectifs.

Quelles richesses retires-tu de ce travail sportif quotidien avec les jeunes ?

Si j’ai mis du temps à choisir une voie professionnelle, finalement, c’est une chance d’avoir la possibilité d’exercer deux activités qui s’alimentent mutuellement. Aujourd’hui mes journées s’organisent autour de l’enseignement et l’étude des activités corporelles. Ma réflexion ne s’arrête donc pas une fois sorti du tatami mais m’accompagne au quotidien. Parallèlement, la variété des publics que je côtoie au dojo et en établissements scolaires m’enrichit énormément. J’apprends beaucoup des élèves.

Alexandre Grzegorczyk

Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à te lancer dans telle ou telle pratique martiale ?

J’ai grandi en regardant les films de Bruce Lee qui m’ont, comme pour beaucoup, donné l’envie de pratiquer les arts martiaux. Mon père et mon grand-père étaient pratiquants de judo. Mon grand-père, ancien officier dans l’armée de Terre, me parlait régulièrement de ses compétitions outre-mer notamment en Afrique et en Asie. Naturellement, j’ai donc débuté par le judo. Ma motivation était au départ la compétition, je souhaitais devenir un grand champion. Avec le temps je me suis lassé de cette pratique, pour laquelle je me suis rapidement posé de nombreuses questions quant à son efficacité, notamment en raison de l’absence d’atemis.

J’étais un enfant agité et je n’aimais pas vraiment les règles. Je me souviens qu’avec mes parents je défiais régulièrement leur autorité et au judo je reproduisais le même schéma. Si j’avais l’occasion de mordre, de marcher sur les pieds, frapper mon adversaire en saisissant le col de son kimono, je le faisais. Je me suis donc tourné vers la boxe française et la boxe anglaise. J’ai eu la chance d’être dans un club où les deux disciplines étaient enseignées mais rapidement j’ai commencé à reproduire le comportement que j’avais en judo. J’avais assez vite compris qu’en cadrant mon adversaire dans les angles du ring je pouvais le bloquer et le projeter. Je ne comprenais pas vraiment la dimension sportive de ces activités et donc le règlement. Pourquoi nous n’avions pas le droit de projeter en boxe ou frapper en judo ? C’était assez compliqué car mes références étaient ce que je voyais dans les films et les « bagarres » de cours de récré où il n’y avait pas réellement de règle à mes yeux. J’ai donc arrêté et me suis tourné vers le yoseikan budo où j’ai finalement trouvé mon compte. J’y retrouvais une part de l’enseignement que j’avais reçu en judo et en boxe française. A cela s’ajouté l’étude des armes traditionnelles japonaises, du sabre court au sabre long ainsi que les armes d’Okinawa.

Je me suis vite passionné pour cette école et ne ratais aucun entrainement. Je me levais le matin en pensant à ma pratique et mes résultats en ont sérieusement pris un coup une fois au lycée. Je me reposais la journée, en cours, allais m’entraîner le soir et  parfois en rentrant du dojo, jusqu’à une ou deux heures du matin.

Un jour, Jean-Luc nous a parlé d’un blog intitulé Budo No Nayami, le blog de Léo. J’ai débuté la lecture de ses articles et ma curiosité m’a poussé à aller à sa rencontre lors d’un stage qu’il donnait à La Rochelle. A cette période, je profitais des cours d’essais des associations alentours pour tester mon travail. Je n’avais pas réellement trouvé de club d’aïkido me satisfaisant. J’avais une vision assez négative de cette discipline, mais les écrits de Léo m’intéressaient. Ma curiosité m’a donc poussé à me rendre à ce stage de La Rochelle et j’ai été de suite charmé. L’année suivante il est venu à Brive, invité par Jean-Luc, pour y dispenser un stage. Parallèlement j’ai débuté la pratique du Shinbukan et de l’Aunkaï. Lorsque j’ai obtenu mes diplômes j’ai donc pris la décision de quitter ma région pour monter à Paris étudier l’aïkido auprès de Léo. Je sentais au fond de moi, qu’il était temps de partir, voguer vers d’autres horizons. Ce choix était une évidence pour moi.

Pratiques-tu toujours le Yoseikan Budo ?

Aujourd’hui mon orientation de pratique est différente de celle qui m’a été enseignée en Yoseikan Budo, mais je continue d’étudier divers éléments de cette école telle que la dimension stratégique du combat, les atémis et le combat d’entraide pour alimenter ma réflexion sur la pratique de l’aïkido.

Alexandre Grzegorczyk

Dans l’évolution de ton parcours, que t’apporte la pratique de l’Aïkido ?

Si j’ai débuté l’aïkido pour compléter mon bagage technique, j’ai appris à me découvrir autrement que par le conflit et la compétition avec les autres. En réalité s’il doit y avoir une compétition c’est avec soi même non avec autrui.

Il y a une phrase de Sunadomari senseï qui m’a interpellé il y a quelque temps en relisant l’une de ses interviews, « il faut comprendre que c’est nous qui créons nos ennemis, que c’est nous qui devons les faire disparaître en nous. Nous devons faire disparaître notre esprit de lutte. Si nous ne pouvons nous pacifier nous-mêmes nous ne pouvons pacifier aucune situation. C’est en nous-mêmes que nous devons faire disparaître les sentiments d’antagonisme. Le véritable chemin commence par faire disparaître l’ennemi qui est en nous. Le chemin que nous devons suivre est en nous. » .

J’ai longtemps vu les arts martiaux sous l’angle de la confrontation. Je ne pensais qu’à une chose, me mesurer aux autres. C’était d’ailleurs une de mes façons de me comporter depuis tout jeune. L’affront à la hiérarchie, les règles, l’autorité… C’est une chose pour laquelle il m’a fallu du temps avant de comprendre.

Au-delà du travail technique, l’aïkido m’a permis d’ouvrir les yeux sur mon attitude et de faire un long travail sur moi-même, de prendre conscience que les choses qui nous arrivent dans la vie, notamment dans nos relations sociales sont souvent le fruit de ce que nous dégageons. Si tu dégages quelques choses de négatif, il y a de forte chance que tu attires les conflits autour de toi.

Il est important de prendre conscience du poids de chacun de nos actes et chacune de nos paroles. C’est aujourd’hui l’une des qualités essentielles que je trouve chez les grands budokas. Lorsque je les observe je vois de l’ouverture, de la patience, de la bienveillance. S’il y a de la bienveillance, il y a de l’amour et de l’échange. L’aïkido m’a en quelque sorte enseigné qu’une continuelle remise en question de soi et de ses actes est avant toute chose l’une des bases de l’évolution.

Peux-tu nous parler un peu plus de Jean-Luc Dureisseix et de Léo Tamaki et de ce qu’ils ont apporté dans ta vie et dans ton parcours martial ?

Jean-Luc est un élève de Mochizuki Senseï qui a connu les prémices du yoseikan budo ainsi que l’âge d’or des arts martiaux en France et les premières compétitions de karaté de Paris. Il a par ailleurs un bagage assez large puisqu’il a pratiqué l’aïkido, le karaté wado ryu, le judo, l’école katori shinto ryu et continue encore d’aller découvrir de nouveaux maîtres dès qu’il en a l’occasion. C’est une personne que j’apprécie pour son exigence, sa capacité à remettre sa pratique continuellement en question après plus de cinquante années de pratique. J’ai énormément appris à son contact. A la fois techniquement, mais également par rapport à l’investissement et au travail à fournir pour progresser.

Sa pratique est sans concessions et il m’a régulièrement poussé dans mes retranchements lors des entrainements. Lorsque j’ai débuté, il n’y avait pas de place pour celui qui souhaitait faire une pratique pour simplement se défouler. Les élèves présents étaient très investis et la plupart étaient des combattants expérimentés. Il fallait s’accrocher physiquement et moralement pour venir s’entrainer. J’ai vu de nombreuses personnes venir quelques semaines et ne jamais revenir par la suite. La sélection se faisait de cette façon. C’était une ambiance formatrice que je m’évoque parfois avec nostalgie.

Lorsque j’ai rencontré Léo, j’étais encore dans une période où je testais régulièrement mon travail dans les clubs alentours. Je n’étais pas réellement dans l’échange mais plutôt dans une pratique égoïste où ma seule préoccupation était de défier et gagner. Malgré tout il m’a accueilli avec beaucoup de sympathie au sein de son école. C’est un enseignant de qualité faisant preuve de beaucoup de sincérité et de bienveillance envers ses élèves. Il se soucie d’amener chacun d’entre nous à progresser un maximum tant sur le plan technique que personnel.

J’ai retrouvé chez Léo cette exigence de travail, ce désir de rendre les élèves autonomes et cette continuelle remise en question de la pratique que j’avais trouvés chez Jean-Luc.

Alexandre Grzegorczyk

En dehors de ces deux professeurs, quels sont les personnes qui ont eu la plus grande influence sur toi dans le cadre des arts martiaux ?

En dehors de Jean-Luc et Léo, je m’inspire également de l’enseignement de Kuroda Senseï. Kuroda senseï est un pratiquant incroyable ayant développé des capacités hors du commun. C’est certainement l’un des plus grands maîtres que j’ai eu la chance de rencontrer. Parallèlement, je suis les stages d’Hino senseï lorsqu’il vient en Europe et m’inspire également des échanges que nous avons régulièrement avec Simon Pujol, pratiquant de Goshinkaï Ju Jutsu et Nicolas Lorber, pratiquant de Karaté Shinjukaï. Ce sont adeptes pour qui j’ai énormément d’estime et qui n’ont de cesse d’alimenter leur travail en échangeant avec divers adeptes. L’ouverture est quelque chose de central et je pense que rester cloisonner dans son étude n’apporte rien de bon si l’on désire progresser. Je ne parle bien évidemment pas de regarder des vidéos sur internet mais d’aller à la rencontre de nouvelles personnes, partager les points de vue et pratiquer ensemble pour avancer. C’est un peu comme dans la vie quotidienne, si on se contente seulement d’aller au travail, rentrer à la maison et dormir, l’épanouissement est limité.

Du haut de ton expérience de professeur de sport et de pratiquant d’arts martiaux, quelle est ton point de vue concernant les sports, les sports de combat et les arts martiaux ?

Que ce soit les sports, sports de combat ou les arts martiaux, malgré leurs différences,  ils ont tous un point commun essentiel, c’est la valeur éducative qui les accompagne. On a souvent tendance à critiquer le sport à cause de la médiatisation qui en est fait et tous les problèmes liés à la compétition de haut niveau, que ce soit sur les questions de dopage, d’argent ou l’attitude parfois déplorable de certains sportifs. Mais à côté de cela c’est aussi une école de la vie à travers laquelle se développent des valeurs comme le goût de l’effort, de l’échange, l’esprit d’équipe, la discipline. Aujourd’hui je vois de nombreux budoka critiquer la dimension sportive des activités de combat. En travaillant en banlieue parisienne, j’ai pourtant vu des jeunes à la dérive que le sport a sauvé et pour lesquels je vois aujourd’hui se dessiner un bel avenir. Ces activités leur ont permis de trouver une raison de se battre, d’avancer. Et il y a aujourd’hui de nombreux sportifs, dont l’attitude, la réussite et l’humilité sont un bel exemple de ce à quoi devrait mener la pratique des budos. Malheureusement ce n’est pas toujours le cas pour les budokas, dont l’attitude sur ou en dehors du tatami laisse parfois pantoise.

Il y a du bon dans chacune de ces voies, tout dépend de la façon dont on les aborde et ce que l’on y met derrière.

Alexandre Grzegorczyk

Quels sont selon toi les points forts, les points faibles – les points communs et les différences – de chaque type de discipline ?

Les sports tirent leur origine de jeux ancestraux. Il est aujourd’hui difficile de définir quand les jeux sont apparus puisque les dernières recherches tendent à dire que dès l’arrivée de l’Homme les jeux furent présents. On dénote notamment dans la plupart des espèces animales cette notion de jeu et de confrontation. Pour faire simple, de ces jeux sont nés les sports avec un affinement du règlement dans le but d’organiser des rencontres et tournois sportifs. Par exemple, le rugby, reconnu comme un sport de combat collectif, puise sa source dans la Soule. C’était un jeu d’opposition au cours duquel deux villages se disputaient une vessie de porc destinée à servir de projectile et détruire un objectif adverse. Ce jeu était peu règlementé et de nombreux accidents avaient lieu lors de ses rencontres. On retrouve également des traces d’un jeu romain similaire appelé Haspartum.

Pour les arts martiaux et sport de combat c’est un peu particulier. En Europe, au-delà de la dimension martiale, la notion d’affrontement spectacle fut présente très tôt, bien avant l’air romaine. Au Japon, les traditions martiales n’étaient généralement étudier que pour la guerre. La logique guerrière des écoles les poussait à garder la pratique dans le plus grand secret.

La notion de rencontre organisée apparaît bien plus tardivement avec la mise en place d’une longue période de paix par l’empereur Tokugawa. Là encore, la plupart des affrontements avaient lieu en dehors du cadre d’un tournoi et relevaient surtout des Musha Shugyo ou des duels entre adeptes de haut niveau se terminant généralement par le décès d’un des deux protagonistes. Au cours de l’ère Edo, on retrouve toutefois les prémisses d’organisations officielles, destinées à prouver la valeur d’un clan, notamment à travers l’épreuve de Kyudo de Toshiya qui vit le jour au cours du XVII° siècle. C’est aussi similaire avec le Sumo. Bien que l’on retrouve des traces de tournois organisés durant la période Nara, ce sera bien plus tard, sous le shogunat de Tokugawa, que des groupes de Sumo professionnels seront créés pour divertir la haute société.

Aujourd’hui, on découpe généralement les activités de combat japonaises en trois catégories : les Kakutogi, les Bu Jutsu et les Budo.

Les sports de combat japonais, que l’on nomme généralement Kakutogi, sont apparus au cours du XXème siècle, sous l’influence notamment de l’escrime occidentale. Le kendo est d’ailleurs un bel exemple de la transformation du Ken Jutsu en sport de combat, bien qu’une partie de l’enseignement appartienne à celui des Budo. Lorsque l’on parle de sport, on parle notamment de règlement qui délimite les risques de blessure et les accidents qui pourraient intenter à la vie d’autrui. Il y a donc un certain nombre de techniques qui ont été modifiées voire disparu dans le cadre des compétitions.

Concernant les Bu Jutsu, que l’on peut traduire par « voie guerrière », ils recouvrent l’ensemble des anciens ryu japonais traditionnelles dont la création s’étale sur plusieurs siècles. Ils furent pour la plupart systématisés à une période où les combats à mort étaient fréquents. Leur logique interne se base donc sur l’efficacité en combat de survie. Les notions de compassion n’étaient donc pas présentes à l’origine et l’étude se basait sur la capacité à tuer pour survivre que ce soit lors de batailles, de duels, d’embuscades. Il n’y avait donc pas de distinction entre le combat au corps-à-corps, le combat poing/pied, avec ou sans arme. Que se soient en infériorité numérique, que l’on soit blessé ou désarmé, il fallait pouvoir sauver sa peau.

Les Budos, signifiant « voie martiale », sont apparus entre la fin du XIXème siècle et la première moitié du XXème siècle. Ils puisent leur origine directement des Bu Jutsu. C’est une voie d’éducation du corps et de l’esprit à partir des techniques martiales. Bien évidemment, la logique n’est plus d’étudier pour tuer, il y a donc eu une perte de nombreuses techniques traditionnelle avec le temps.

Cette catégorisation permet de retracer l’histoire des pratiques japonaises ainsi que leur logique interne mais c’est une catégorisation assez simpliste car aujourd’hui les Koryus ne se pratiquent plus dans l’objectif de détruire. Tout comme les Budo, elles sont devenues des voies de réalisation de soi, même si elles ont conservé les techniques destructrices des samouraïs. On retrouve également au sein des Budo tel que le judo, le karaté, le yoseikan ou le kendo, des compétitions sportives, certains clubs mettant parfois l’accent sur la compétition, relayant la formation de l’individu au second plan. Ce n’est donc pas toujours évident de savoir à quelle catégorie appartient une école.

Pour en revenir à la question, les avantages et inconvénients de chacune, dépendent de l’angle sous lequel on se place. Si tu pratiques les Bu Jutsu, tu penseras certainement que dans les sports de combat il y a la perte d’une partie de la richesse des arts martiaux, puisque certaines techniques disparaissent ou se retrouvent modifiées pour être valides en compétition alors qu’elles n’ont pas de sens dans un contexte martial. Mais finalement qu’importe. Le principal c’est de savoir pourquoi on pratique, et d’avoir conscience que chaque activité est contextualisée avec ses défauts et ses avantages. La pratique des Bu Jutsu n’a pas pour objectif de te faire monter sur un ring, ce qui serait du suicide, tout comme les sports de combat qui n’ont pas pour objectif de former au monde de la guerre. De plus, il y a une chose qui me semble importante, c’est que  toutes les écoles regorgent de points positifs et de points négatifs. S’il y en avait une meilleure que les autres ça se saurait. Comme le disait Musashi il est nécessaire d’en avoir conscience et quelque part c’est l’homme et son implication qui font la différence, non la discipline étudiée. Je n’apprécie pas les débats et vidéos qui souhaitent opposer sur un ring telle école à telle école. C’est pour moi un duel de testostérone avant tout. Personnellement, je préfère monter sur le tatami pour partager et étudier plutôt que d’essayer de savoir qui a la meilleure méthode.

Le discours actuel concernant les arts martiaux est très orienté sur l’idée de « l’utilisation du corps ». Le terme peut paraître un peu flou. Quelle est ta définition de cette méthode ?

Le terme d’utilisation du corps est aujourd’hui très présent dans l’enseignement des arts martiaux. Toutefois, si avant le terme était peu ou jamais utilisé, elle était présente de façon intuitive. Comme le décrit Ellis Amdur dans son ouvrage, «Tradition martiale, origines et transmission », à l’origine les arts martiaux japonais tirent leurs réflexions du champ de bataille. Sur un champ de bataille, de nombreux facteurs obligent le corps à bouger différemment du commun pour pouvoir tenir le coup. A l’époque les batailles pouvaient durer des heures, voir des jours, et les samouraïs faisaient généralement face à plusieurs adversaires. On était loin du duel que nous connaissant dans la dimension sportive des activités de combat. Il fallait donc être capable d’être à la fois efficient, c’est-à-dire un maximum d’efficacité à moindre effort. Les koryus ont donc développé des méthodes dans ce souci d’améliorer constamment l’efficacité de leur adepte. Une pratique simplement basée sur les qualités physiques n’aurait certainement pas permis à des adeptes tels que Musashi ou Itto Itosaï, de pouvoir participer à plusieurs batailles ou duels et en ressortir vivant à chaque fois.

Lorsque l’on voit les grands maîtres d’aujourd’hui, malgré un âge avancé, ils continuent de progresser et de développer une technique du corps leur permettant de continuer à gagner en efficacité. C’est, je crois, l’une des différences avec le monde du sport. Alors qu’une est essentiellement basée sur l’amélioration des qualités physiques, empêchant les adeptes de garder un certain niveau d’efficacité en vieillissant, l’autre se base sur l’idée que la l’étude permet de continuer de progresser tout au long de sa vie. Kuroda Senseï et Hino Senseï en sont un bel exemple. Mais au final, que ce soit un sport, un budo, un métier artisanal ou autre, lorsque tu pratiques une activité, ton corps et son utilisation se modifient naturellement.

Comment la mettre en pratique dans les entrainements – dans la vie de tous les jours ?

Je me suis longtemps posé la question et lorsque je demandais à mes sempaï ils me répondaient souvent, « pratique et tu comprendras un jour ». Je crois que tout est dit dans cette phrase. Lorsque l’on observe une personne comme Kuroda Senseï se déplacer en dehors du dojo, on sent qu’à travers sa façon de marcher, ses postures, ses mouvements, les principes étudiés sur le tatami continuent de vivre. A force de travail, ton corps intègre les principes enseignés, ce qui te permet de pouvoir bouger sans avoir à penser à comment réaliser tel geste ou tel technique. Tu bouges tout simplement et ce qui t’a été enseigné prend vie.

Bien évidemment cela prend du temps à construire mais si tu pratiques suffisamment cela se fait naturellement. Finalement, c’est quelque chose de logique et après de nombreuses heures d’entrainement c’est normal qu’il y est des répercutions sur ta façon de bouger au quotidien.

Alexandre Grzegorczyk

Je sais que tu t’entraînes énormément seul durant ton temps libre. Quels sont les exercices quotidiens ou hebdomadaires en solo que tu conseillerais le plus aux pratiquants martiaux pour améliorer leur pratique ?

C’est une question difficile car je fonctionne beaucoup selon mes envies du moment et même si j’ai l’habitude de programmer mes journées pour me libérer du temps de pratique, je ne réfléchis jamais à ce que je vais faire. Par exemple en ce moment je pratique beaucoup avec mon Iaïto et mon Jo, mais cela dépend des périodes. Toutefois, il y a des exercices récurrents lorsque je m’entraine, que je ritualise et m’efforce de conserver à chaque session comme les suburis.  Faire des Suburi est un bon exercice à la fois pour s’échauffer mais aussi car il y a de nombreux principes d’utilisation du corps à l’intérieur dont nous avons besoin pour progresser. C’est donc un exercice très complet que je ne peux que conseiller. Après il y a également les Atemi. Lorsque l’on regarde la pratique du karaté, de la boxe, du Taekwendo, l’entrainement consacre une partie du travail à l’étude des frappe et dans leur vie de pratiquant ils auront passés des dizaines de centaines d’heures à s’y exercer pouvoir en maîtriser les bases. En Aïkido ce n’est généralement pas le cas, et si l’on part du principe que l’Aïkido c’est Irimi et Atemi, on ne peut pas passer à côté. Pour finir, les étirements sont également importants à mes yeux, bien qu’ils furent très secondaires auparavant dans ma pratique. Ils permettent de développer une liberté de corps et de mouvement qui s’avère essentiel pour rendre son corps le plus disponible possible, à la fois en tant que Uke mais également dans le travail des Kaeshi Waza.

Après il ne faut pas hésiter à tester, expérimenter, et avec le temps chacun va se forger un entrainement qui lui est propre en fonction de ses aspirations.

S’il devait y avoir un point essentiel à retenir pour pouvoir pratiquer et faire perdurer son entrainement dans le temps c’est, je pense, la notion de plaisir. Si tu éprouves du plaisir, quelque qu’il soit, tu auras envie de continuer.

Quel est ton avis sur l’idée d’efficacité martiale ? En cherchant des écrits sur ce sujet, on trouve tout et son contraire.

Le terme efficacité martiale est une notion très personnelle à mes yeux dans le sens où aujourd’hui chacun y va de son interprétation en fonction de son expérience. C’est une notion très abstraite qui se base sur des suppositions car au final nous pratiquons dans un cadre qui n’est pas celui du réel. Si tu pratiques un sport de combat tu n’auras peut-être pas la même définition que celle d’un budoka. Ma vision de la notion d’efficacité martiale a connu de nombreuses évolutions et celle que j’en ai aujourd’hui ne sera peut être pas la même que demain.

Art martial signifie, art de la guerre et par conséquent intègre l’idée de vie et de mort. Je dirais donc que l’efficacité martiale c’est la capacité à sortir rapidement d’une situation, la capacité à survivre avec toutes les conséquences et possibilités que cela pourra induire. Dans cette optique on recherche à mettre le ou les adversaires le plus rapidement possible hors d’état de nuire.

Aujourd’hui l’efficacité de l’aïkido est souvent remise en question par les autres disciplines et c’est je crois tout à fait justifiable. Pourtant l’aïkido a connu son heure de gloire et a été connu avant tout pour son efficacité.

L’aïkido c’est pour moi, irimi et atemi. Irimi signifie transpercer passer à travers et implique naturellement la notion d’atemi. Les deux me semblent indissociables. Lorsque l’adversaire attaque, tu rentres dans l’idée de faire Irimi et Atemi, pas pour réaliser une technique à laquelle tu as réfléchi, car il n’y a pas de temps pour penser. En une fraction de seconde tout peut se jouer. Lorsque tu bouges, si tu ressens une marge assez grande pour modifier ta technique et préserver Aïté c’est là que cela devient intéressant, mais si tu n’as pas cette marge d’évolution technique, il est important de pouvoir en finir rapidement.

Préserver son adversaire nécessite une pratique de haut niveau et peu d’adeptes atteignent cet état. Et je crois que la pratique ne doit pas se faire en refusant la violence du monde extérieur. C’est en s’y confrontant, que les techniques s’affinent et qu’un adepte pourra peut être un jour choisir entre destruction et compassion. Pour moi l’efficacité martiale constitue un premier niveau d’acquisition, sur lequel on va construire le reste. S’il n’y a pas d’efficacité martiale je ne pense pas que l’on soit dans l’aïkido.

Alexandre Grzegorczyk

Comment développer cette « efficacité »  selon toi ?

Comme je te le disais, nous pratiquons dans un cadre et nous ne travaillons pas dans une situation où notre vie est en jeu. Il est donc difficile de savoir si ce que tu entends par efficacité te permettra de survivre. Néanmoins, les échanges et les rencontres me laissent aujourd’hui penser qu’une pratique sincère et sans concession, est peut être une voie à emprunter. Il ne s’agit bien évidemment pas de pratiquer dans l’idée de blesser et mettre KO ses partenaires. Toutefois, il me semble important qu’à mesure que l’élève progresse, la difficulté qui lui soit proposée par Uke augmente.

On a souvent tendance à se réfugier vers une pratique où nous ne sommes pas réellement mis en difficulté par notre partenaire. Or dans une vraie situation, il y aura du stress, de l’incertitude, et nos techniques risquent de ne pas fonctionner comme au dojo car nous travaillons une situation idéalisée, pour étudier chaque technique à leur plus haut niveau. Il est donc important qu’ Uke puisse développer une attaque efficace à la fois pour permettre aux élèves avancés de progresser mais également pour avoir les atemis comme outils à sa portée, si nécessaire.  On attaque souvent, et sans en avoir conscience, pour engager une situation d’étude. Mais si l’attaque est fausser dès le départ, à long terme on risque de limiter la progression de Tori et le berner d’illusions si les attaques auxquelles il fait face n’ont aucune réalité martiale. Il y a bien souvent un rejet de la violence, or en dehors du tatami, tout est possible. Un agresseur ne sera pas là pour faire semblant et la pratique des budo n’est pas un jeu.

A côté de cela, d’autres facteurs rentrent en jeu, comme celui de la peur ou de l’appréhension par exemple. Il est donc important de proposer des situations variées mettant en jeu ses dimensions pour dompter nos émotions. On peut par exemple faire travailler les élèves avec plusieurs assaillants, augmenter l’intensité du travail, l’incertitude des attaques et réponses d’aïté. Le travail libre est également quelque chose d’intéressant dans le sens où Uke a cette fois la possibilité de répondre à tes techniques.

Bien évidemment, la difficulté pour Uke est de proposer une difficulté adaptée au niveau de son partenaire. Il serait contre productif d’attaquer à intensité maximale avec un débutant. La difficulté doit être augmenté progressivement et surmontable pour le partenaire, mais elle doit être présente au moins la moitié du temps de pratique.

Quel est ton point de vue sur la pratique des armes en Aïkido ?

La pratique des armes ne me semble pas nécessaire pour comprendre les principes de l’aïkido et progresser. Toutefois elle me semble être un plus dans le sens où lorsque tu pratiques les armes, la notion de danger est naturellement induite. A mains nues les élèves ne mesurent pas toujours le danger des situations, alors qu’avec un tanto, un bokken, un jo ou un iaïto, nous rentrons plus rapidement dans le monde des arts martiaux. Il y a d’ailleurs souvent un changement assez net en termes de présences et de réactions chez les élèves de par le cadre que l’arme induit naturellement.

Alexandre Grzegorczyk

Tu as ouvert ton propre dojo au début de cette saison, comment se déroule cette expérience courageuse et risquée ?

Je ne sais pas si on peut parler de courage, mais c’est une très belle expérience. Le projet est né l’an dernier et au début cela n’a pas été évident puisque les aménagements avaient pris un peu de retard. Nous avons aussi débuté la saison sans tatami en raison d’un retard de livraison. Cela a été une bonne dose de stress d’accueillir les élèves dans ces conditions et de savoir qu’en plus d’enseigner régulièrement il faudrait gérer une structure. Mais j’aime les défis et si c’était à refaire je le referais. Bien évidemment, je ne suis pas seul dans cette aventure, on parle souvent de la personne référente mais il y a de nombreuses personnes qui ont participé à la naissance et la vie de ce projet. Notamment Léo et Shizuka qui m’ont guidé, ma compagne qui n’a pas compté les heures de temps libre qu’elle a consacré pour m’épauler dans cette aventure et bien évidemment les amis et élèves sans qui le dojo n’existerait pas. Mes remerciements sont sans doute minces à côté de ce qu’ils apportent dans cette aventure, mais je les remercie encore une fois.

Quels conseils utiles donnerais-tu à un débutant en Aïkido ?

Si j’avais un conseil à donner à une personne souhaitant débuter, c’est avant tout de ne pas hésiter à aller découvrir plusieurs clubs et choisir celui qui lui correspond le plus, que ce soit l’ambiance comme l’approche proposée. C’est important de débuter dans un cadre agréable et plaisant où l’enseignant n’est pas seulement un bon technicien mais place vraiment la priorité à la formation des élèves.

Pour un pratiquant ayant débuté cette année, je dirais qu’il est important d’aller en stage découvrir les autres membres de l’aïkido ou d’ailleurs. Souvent on hésite lorsque l’on débute, on a peur de ne pas être au niveau, d’embêter les anciens, mais finalement ils sont là pour  partager. C’est un moment très enrichissant dans la vie d’un adepte.

Que conseillerais-tu à un pratiquant avancé ?

Bonne question… Je suis jeune et j’estime que le chemin est encore long donc j’essaie de ne pas me considérer comme un pratiquant avancé mais comme un eternel débutant. De ce fait, donner des conseils à des pratiquants avancés serait sans doute mal venu de ma part..

Un mot pour conclure cette interview ?

Pour en revenir sur les conseils, je crois que quelque soit le niveau d’un adepte, il est important de ne pas se figer, rester ouvert en allant à la rencontre de pratiquant de disciplines différentes et essayer au maximum d’adopter l’esprit du Shoshin. Plus on avance dans la pratique et plus on a tendance à se créer des certitudes, ce qui est tout à fait normal. Mais à partir du moment où les certitudes s’installent il est possible que l’on passe à côté d’un certain nombre de choses synonyme de progrès. C’est un combat de tous les instants auxquels personnes n’échappe.

Alexandre Grzegorczyk

 

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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