Interview de Aziz Belhassane Shihan

Aziz Belhassane

À l’occasion de sa nomination au titre de Shihan, le F.A. a rencontré Aziz Belhassane afin de partager avec lui ses souvenirs, réflexions et espoirs quant à l’Aïkido auquel il a consacré sa vie. Nous vous proposons donc cette interview exclusive :

F.A. : Bonjour Aziz, peux-tu nous raconter comment tu t’es tourné vers l’Aïkido ?

A.B. : J’avais 10 ans lorsque j’ai commencé à pratiquer l’Aïkido au Maroc. Plutôt chétif physiquement, j’étais en revanche téméraire, déterminé et quelque peu rebelle ! Peu imposant physiquement, on me narguait souvent et j’avais recours à toute une série de techniques pour me défendre. Issu d’une famille de sportifs puisque mes frères pratiquaient le Judo et le Karaté, je choisis l’Aïkido pour marquer la différence. L’Aïkido m’attira aussi prioritairement puisqu’il allait m’apprendre à utiliser la force physique des autres et m’imposer plus efficacement encore parmi les bandes de quartier de l’époque. Très vite, l’Aïkido m’aida à contrôler mes émotions et… s’ouvrit à moi la Voie qui me convenait.

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F.A. : Tu t’es rapidement ouvert au monde de l’Aïkido dans un sens large. Quelles ont été les étapes de ce voyage ?

A.B. : Je pratiquai de 10 à 18 ans au Maroc. À ce moment-là, il n’y avait que deux clubs d’arts martiaux pour l’ensemble du pays. Nous suivions, dès que cela se présentait, les stages de Nakazono Sensei et de Tamura Sensei qui venaient une fois par an. La conjonction de mon vif intérêt pour la pratique et les venues de Tamura Sensei me porta vers des horizons plus larges, la France en l’occurrence. A l’époque, dans le domaine, on ne parlait pas de l’Europe, c’était LA France avec Tamura Sensei bien sûr, Noro Sensei et Nocquet Sensei. À 18 ans, je suis donc parti un mois pour pratiquer en France sans m’imaginer que je quittais le Maroc pour… très longtemps !

Il y a eu l’Aïkido comme « moteur » et ensuite la survie au quotidien pour subvenir à réaliser le rêve. D’abord en France, un professeur m’a tendu la main en m’invitant à donner cours dans son dojo. J’ai trouvé refuge dans maints dojos pour passer les nuits et j’ai vécu de petits boulots qui m’ont permis d’avancer sur ma Voie. Après la France, c’est la Belgique qui m’a ouvert sa porte au travers de gens de cœur, de contacts noués au fil des stages, qui m’ont soutenus, accueillis, encouragés à persévérer tant ils se disaient « admiratifs de ma détermination ». Ce sont entre autres ces gens généreux, l’envie d’apprendre et de persévérer, qui m’ont fait oublier ceux qui, inversement, cherchaient à me compliquer le cours des choses.

En Belgique, je continuais à pratiquer dans différents dojos et les préoccupations de survie étaient encore d’actualité. Je donnais des cours à Maubeuge, Valenciennes, Braine-le-Comte et Braine l’Alleud et je pratiquais au maximum, suivant toujours les stages de Tamura Sensei. J’avais déjà fait de l’Aïkido ma Vie, j’étais devenu « Aïkido ».

F.A. : Quand as-tu ouvert ton propre club ?

A.B. : Les choses évoluèrent. Après avoir mis en place l’Aïkido dans le registre des activités parascolaires des écoles de Belgique, j’en assumai les cours bien des années. Ensuite, je créai mon club en 1985 sous le parrainage de Tamura Sensei. Aujourd’hui, le club nouvellement renommé « Kiryoku Aiki Dojo » grandit toujours avec ses 350 membres et, aux cours que je dispense depuis plus de 18 ans à l’OTAN, s’ajoutent les séminaires à l’étranger et la pratique au Hombu Dojo, une ré-approche de la Tradition.

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F.A. : Tu as plusieurs fois cité Maître Tamura, que représente-t-il pour toi ?

A.B. : C’est un homme, un Maître qui m’a vraiment aidé mentalement et moralement. Mon mentor en quelque sorte. Sans doute mes premiers contacts avec lui m’ont-ils irréversiblement marqués.

C’est qu’au Maroc, lorsque je l’ai rencontré les premières fois, j’étais jeune adolescent et je me souviens de son attention, de sa bienveillance à mon égard. Dans ses yeux, il y avait « quelque chose », une bonne énergie. Maître Tamura n’avait pas pour habitude d’extérioriser ses sentiments mais c’était pourtant un homme sentimental, la main sur le cœur et généreux. Plusieurs fois, il m’avait proposé une aide matérielle que j’avais refusé car je voulais y  arriver de moi-même. Aussi, après mon grave accident dont les traumatismes physiques laissaient à penser pour certains que j’allais abandonner le tatami, il venait me voir pour me soutenir. Je l’ai considéré comme un père pour son support implicite. En pratique, je me souviens aussi de ses leçons sur le côté : « c’est comme ça, pas comme ça » disait-il. C’était très enrichissant. Il ne communiquait pas beaucoup mais transmettait énormément. Je me suis senti son élève et pourtant il n’a jamais dit « vous êtes mon élève », il le faisait sentir par sa reconnaissance.

Aujourd’hui, il y a toujours un travail de Tamura Sensei que je dois développer. Cela le laisse en vie dans ma pratique de tous les jours.

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F.A. : Tu as suivi d’autres grands maîtres comme Sugano Sensei. Que t’a-t-il laissé comme souvenir ?

A.B. : Un Maître dans la continuité de Tamura Sensei avec un tempérament bien différent, au même titre qu’une écriture de l’Aïkido bien personnelle. Il disait toujours « il faut continuer sur la Voie de l’Aïkido, n’abandonne jamais et ne baisse pas les bras »Maître Sugano a fait face à de nombreux obstacles dans sa vie dont certains qu’on lui a créé sans scrupule. Il m’a inspiré parce qu’il a fait face à l’adversité. Il a réussi, c’est un grand exemple pour nous.

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F.A. : Qu’as-tu ressenti lors de ta nomination au titre de Shihan ?

A.B. : Je peux dire humblement que je suis très fier d’avoir été nommé Shihan parce que cette nomination est un indicateur qui me confirme que je suis sur la bonne Voie. C’est un événement qui vous fait encore plus apprécier la vie. C’est un encouragement vers plus de sagesse – je dois sans doute en faire preuve en vous consacrant cet article… – vers un changement de la perception des choses … Il y a du mal, il faut faire avec, tout comme le bien est à apprécier encore plus, en espérant toujours qu’il prenne le dessus. C’est aussi un encouragement qui nous rappelle le chemin parcouru et d’où on vient,  qu’en Aïkido comme dans la vie, on peut tomber et se relever, on est heureux et malheureux, c’est ça qui nous fait progresser et on est riche de cela.

F.A. : Ce titre va-t-il modifier ta pratique ? Le dédies-tu à quelqu’un ?

A.B. : Je continuerai à aider les autres comme on m’a aidé, à rayonner l’Aïkido, à être exemple de persévérance, de patience, d’écoute et d’optimisme. Je suis très content du soutien que m’a témoigné Yamada Sensei dans cette nomination et ce dans le respect de la Fédération, du soutien de Doshu et de Tani San. Je suis aussi très content d’avoir été promu en même temps que mon ami Jacques Horny Shihan et je souhaite que la Belgique en compte encore plus à l’avenir. Je remercie toutes les personnes de cœur qui ont été à mes côtés. Merci aussi à mes élèves et assistants et professeurs fidèles et loyaux qui préservent avec moi la transmission du savoir et la notion de partage. C’est un travail d’ensemble, au quotidien, très énergisant. Ils progressent avec moi et je progresse avec eux car on n’a jamais fini d’apprendre. Ma nomination a d’ailleurs valu une belle fête en guise de reconnaissance et remerciement mutuels.

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F.A. : Comment perçois-tu le futur de l’Aïkido ? De manière personnelle ou plus générale…

A.B. : Je continuerai à pratiquer au Hombu Dojo et à l’étranger car c’est nourricier pour la pratique, ça maintient l’esprit ouvert et ça met en exergue l’aspect fédérateur autour de l’Aïkido entre les différentes nations pratiquantes. Cet aspect fédérateur que l’on dissipe trop souvent au niveau local par des querelles indignes de l’esprit Aïkido ; je continuerai donc à œuvrer avec mon club et tous ceux qui veulent suivre cette voie pour un Aïkido d’amitié, d’harmonie, d’humilité , d’authenticité et de respect. Je souhaiterais envoyer mes élèves pour pratiquer au Japon, qu’il s’imprègnent un peu de la culture et dotent leur pratique d’une dimension supplémentaire ; je continuerai à prôner « le faire » plutôt que  « le dire » car je suis convaincu que l’Aïkido c’est fondamentalement l’entrainement, la présence sur le tatami , la PRATIQUE.

Je rêve encore que chez nous, en Belgique, on puisse aller « ensemble » dans un même sens, sans détournement ou errance administrative, avec comme objectif limpide le rayonnement de l’Aïkido comme l’a recommandé Doshu au dernier congrès de Tokyo.

F.A. : Merci infiniment pour cet entretien et encore toutes nos félicitations !

A.B. : Merci à l’équipe du Flash.

Merci Sensei

F.A. Flash Aïkido

A.B. Aziz Belhassane

Transcription de l’interview par Christine pour l’équipe du Flash

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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