Interview de Christian Tissier (- partie 1)

Christian Tissier par Helene Rasse

Cette interview publiée en exclusivité dans le magazine Flash Aïkido numéro 122 a été réalisée par nos soins lors du stage d’été de Wégimont 2012. Nous tenons encore une fois à remercier Christian Tissier pour sa disponibilité et sa sincérité dans les échanges qui ont été menés.

Flash : Bonjour Sensei, merci de nous accorder cet entretien. Alors d’emblée, une question : quelles premières impressions pour ce stage ?

C.T.: Tout d’abord le temps est magnifique. Quel plaisir de pratiquer sous un ciel bleu et le soleil en Belgique. Peut-être est-ce à cause de ce beau temps que d’un point de vue quantitatif, il y a un peu moins de pratiquants que les autres années pour les premiers jours du stage. Par contre pas mal de gens ont pratiqué ce mercredi 15 août. Tenant compte que tout le monde ne peut pas prendre de vacances quand bon lui semble, c’est logique. Cependant d’un point de vue qualitatif je suis content car les aspects techniques sont acquis plus que jamais chez un très grand nombre de pratiquants. Beaucoup ont facilement adhéré au sens de la recherche que je mène. Par exemple, ce matin plusieurs personnes, même s’ils n’arrivent pas tous immédiatement à reproduire mon travail, admettent l’idée qu’ils pourront l’apprendre sur le long terme avec un souci de persévérance.

Flash : Concernant la pratique de ce matin précisément, n’y avait-il pas un certain travail sur la notion de « vide » ?

C.T.: Pour faire le vide, il faut tout d’abord remplir, créer une forme pleine qu’on videra ensuite petit à petit. Auparavant j’ai parlé des limites du travail.

Par exemple prenons aihanmi katate dori ikkyo tel que nous l’avons travaillé ce matin. Certains le travaillent avec un grand mouvement horizontal pour faire tourner l’uke, ce ne sera pas pareil.

Et nous touchons alors bien aux limites du travail. La question centrale de ce que l’on a fait, c’est de mettre en place des individus. C’est-à-dire des gens qui sont au départ des êtres humains normalement constitués. Des gens qui ont des capacités dans certains domaines mais pas dans tous et certainement pas dans celui d’être ce que l’on est. Tenir une position debout et toujours être à la fois dans le jeu. Mais aussi, dans la vie courante, ne pas imposer mais travailler la base, exposer, argumenter, discuter, comprendre… c’est-à-dire se mettre à niveau avec l’autre. Toujours faire en sorte qu’on égalise une situation plutôt que de la subir mais en tout cas toujours y participer.

Donc si on prend un jeu comme le tennis par exemple, cela ne peut être amusant que dans la mesure où les deux joueurs présents ont envie de jouer, de renvoyer la balle. Si celui qui est en face ne veut jamais la renvoyer ou ne veut jamais faire d’effort, l’autre ne jouera jamais. Mais c’est heureusement un sentiment naturel dans un jeu que de vouloir renvoyer la balle ou l’objet concret ou abstrait quel qu’il soit.

Prenez un gamin auquel vous poussez un « bouh » pour le taquiner. Il vous répond de la même manière en poussant ce cri à son tour. Il égalise la situation, c’est quelque chose de naturel pour lui. Ce quelque chose, cette égalisation, nous devons la rappeler en Aïkido car nous avons eu tendance à dompter l’uke non pas comme un adulte responsable mais comme quelqu’un qui va être l’uke et d’une certaine façon c’est réducteur pour la personne qui tient ce rôle d’uke. C’est quelque chose que je voudrais changer ou en tout cas voir changer dans l’Aïkido. Il nous incombe de développer la communication et le rapport d’égalité, dans l’Aïkido et le reste de notre vie.

Par exemple, du temps des chevaliers, on disait : « Je ne peux pas me battre face à vous en duel car vous n’êtes pas de mon niveau… ». C’est un peu la même chose en Aïkido. Si l’on veut progresser, on ne peut se confronter, on ne peut travailler, qu’avec des gens du même niveau. Il est vrai qu’on peut accepter de jouer au tennis avec sa fille qui a 3 ans. On peut lui renvoyer des balles gentiment mais si l’on veut progresser soi-même, il nous faut prendre un adversaire en face qui nous renvoie la balle de la même manière que nous la lançons. En Aïkido, on devrait répondre de la même manière.

Flash : N’est-ce pas (aussi) une manière d’acquérir davantage de liberté ?

C.T.: Oui… Il y a un moment où l’on en arrive à nourrir la pratique de l’autre, à l’élever. On doit tous tendre à amener quelque chose qui fasse en sorte que la technique devienne logique et intelligente. Une attitude et une pratique orientée dans cette idée doit normalement nous donner plus de liberté. En réalité nous allons de la sorte donner plus de liberté au partenaire et lui-même va alors nous en donner plus encore.

Reprenons l’exemple d’ikkyo, le partenaire se retourne et tu l’acceptes même si ce n’est pas bon. Vis-à-vis de l’uke on en arrive à des situations où il doit s’écraser sinon je vais le punir. Ca ne donne pas de liberté à l’autre et si je ne lui donne pas de liberté, et bien il subit. Ce n’est pas une bonne méthode de travail car je veux aller dans tout ce que l’autre peut apporter de nouveau dans une pratique.

Attention bien entendu que notre but n’est pas de développer la liberté de faire n’importe quoi mais bien de faire quelque chose qui corresponde à l’autre et qui débouche sur une vraie relation d’Aïkido. Une relation qui pourrait certes être conflictuelle mais qui sera apaisée et dans laquelle il y a un échange constant jusqu’à un moment où se produit un phénomène d’osmose dans lequel le mouvement est accompli par les deux entités, par le pratiquant et par celui qui le reçoit en même temps. L’autre est partie prenante de l’action au même titre que moi.

Le problème des pratiquants aujourd’hui, c’est le formatage qui a lieu au départ. Quand et comment arrive-t-on à sortir du formatage ? En tant que Shihan, on peut dire que je construis mes élèves et ceux qui me suivent mais leur formatage est bien là. C’est un grand problème de réflexion, un obstacle auquel il faut penser afin de l’éviter.

(à suivre ici)

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

Laisser un commentaire