Interview de Christian Tissier (- partie 2)

(Première partie lisible ici)

Christian Tissier par Hélène Rasse
Christian Tissier par Hélène Rasse

Flash : Alors précisément, il est question de rechercher une certaine égalité afin notamment de progresser soi-même et d’élever l’autre mais toi, Sensei, comment fais-tu pour progresser et évoluer encore comme tu le fais ?

C.T.: Penser ses techniques, les recréer, les réinventer, c’est quelque chose qui vient naturellement avec le temps. Parfois je pense à quelque chose de simple de la vie de tous les jours que je ne pourrai accomplir que beaucoup plus tard, quand le moment sera venu de l’accomplir.

Dans notre Aïkido c’est la même chose par rapport aux possibilités, aux potentialités. Combien de fois ne nous disons-nous pas « Je n’arrivais pas à faire ceci avant mais j’y arrive maintenant. » ? Pourquoi n’y arrivais-je pas avant ? Simplement parce que je n’étais pas prêt. Je pouvais le rêver, rêver à cette technique, rêver à cette forme mais le rêve n’était pas accessible. On rêve tous à des techniques et bientôt le rêve devient réalité.

Souvent il m’arrive d’imaginer une technique et des jours, des mois, des années après je me dis « Tiens, aujourd’hui je pourrais le faire ! » Ce truc que je ne savais pas faire, ce jour-là mon corps s’est dit « Aujourd’hui je peux le faire » donc le rêve devient réalité. Ce lien dans le temps et la durée entre l’esprit qui imagine un jour et le corps qui réalise parfois longtemps après est fascinant. Attention…  il faut rêver par rapport à ses propres capacités. Plus tu rêveras et tendras à réaliser ce rêve, plus tes capacités vont augmenter et plus ton rêve va t’emmener loin. Il y aura, malgré tout, des créations qui seront réalisables par toi et d’autres non. C’est pareil pour nous tous je pense. Parfois je pense à des choses qui me trottent dans la tête et me semblent impossibles puis un jour tout cela semble plus faisable, plus abordable. C’est le processus de toute une vie.

Flash : Ce que tu expliques me fait penser à une récente interview d’Hélène Grimaud, la pianiste.  Tu la connais, je pense ? Elle y explique qu’elle travaille ses partitions très souvent sans instrument (visualisation), pour conserver une certaine fraîcheur et garantir le processus de création. Notamment donner une texture, une couleur au morceau qui sera joué…

C.T.: Oui, je la connais. C’est pareil en effet. D’autant que quand tu rêves à ton Aïkido, quand tu fermes les yeux et que tu t’imagines accomplir un mouvement, tu imagines un beau mouvement. Tu n’imagines pas quelque chose de tordu. Pour reprendre ce parallèle, si tu fermes les yeux et t’imagines pianiste, tu n’imagines pas des gestes désorganisés, chaotiques et crispés.

La question à se poser par rapport à ceci est « Comment concevoir ton rêve qui puisse devenir une réalité mais qui corresponde à ce que tu es vraiment ? ». Comment ta pensée peut-elle être guidée par quelque chose qui t’amènera un peu au-dessus de ton niveau et qui te libérera ? Le plus ironique c’est que souvent l’on se contraint soi-même. Même dans notre pratique on se contraint parce que quelquefois on se met des interdits. A partir de là, on ne se permet jamais de faire les choses qui nous libéreraient. En Aïkido, au contraire, il faut faire disparaître les interdits. Il n’y a pas d’interdit, seulement quelques garde-fous qui te signalent qu’à un moment tu dérailles, que ton rêve déraille. Mais si par contre tu vas dans le bon sens, dans la bonne direction, il n’y a aucun interdit. Souvent, quand tu poses un interdit, tout devient interdit. Je vois trop de pratiquants heureux dans le carcan au sein duquel ils se sont enfermés et qui ne veulent pas le quitter parce qu’il leur est trop confortable.

Il y a des gens qui ne deviendront jamais chefs mais qui font très bien leur travail. Ils n’en ont pas envie, ils n’y seraient pas à l’aise. Ils restent à leur place mais ils seront toujours compétents et feront bien leur travail, c’est bien. Dans l’Aïkido on retrouve parfois ce schéma aussi. Parce que c’est ça qui est très bizarre, on voit des gens qui arrivent et qui ont un certain niveau à tout point de vue : humainement, qualités professionnelles, etc. Mais on voit que, souvent, dans le cadre de la pratique, ils ont régressé au plan relationnel. Je crois que c’est une conséquence du formatage. La pratique entraine une évolution positive ou négative selon qu’on grandisse ou diminue l’individu dans son Aïkido. Il y a une véritable responsabilité des professeurs.

Je le vois quand des pratiquants viennent chez moi pour la première fois et me disent « J’ai quinze ans d’Aïkido mais je ne pratique pas vraiment comme vous l’enseignez. » Je leur dis « pas de problème » car ils ont une attitude qui est bonne et tout va bien. Mais il y en a d’autres à qui j’ai envie de dire qu’ils devraient demander des dommages et intérêts. J’ai envie de leur dire « On vous a dupé monsieur, je ne parle pas que sur le plan physique où on vous a détruit mais passer 6 heures par semaine dans une salle pendant 15 ans pour en arriver là, non seulement vous avez perdu votre temps mais en plus on vous a volé. »

Alors comment peut-on en arriver là ? Je pense que quelqu’un peut demander un modèle sur le plan technique mais va après suivre littéralement l’enseignant finalement. Le problème c’est quel recul a l’enseignant vis-à-vis de ceux à qui il enseigne ? Que ce soit de la domination ou simplement du laxisme, dans un cas comme dans l’autre, cela n’ira pas. Ou tout simplement comme le dit le titre de Shihan: on doit être un modèle. Un modèle n’est pas forcément un guide de conscience, ce n’est pas forcément un penseur et chacun est libre mais un modèle doit être une aide pour trouver sa place…

Flash : Merci. Tu as récemment reçu un prix prestigieux, peux-tu nous en parler ? Il s’agissait du…

C.T.: Du prix du Ministre des Affaires Etrangères du Japon 2012. Dans chaque pays un certain nombre de prix sont remis par le Ministre des Affaires Etrangères du Japon. Cette année 4 personnes en France sont récompensées. Un psychiatre japonais qui vit en France depuis longtemps et qui œuvre beaucoup pour la santé des Japonais. Une dame maquilleuse d’effets spéciaux, une librairie, la librairie Picquier qui fournit de nombreux livres traduits du japonais et un Aïkidoka.

Au travers de ma personne c’est le monde de l’Aïkido, les pratiquants de l’Aïkido qui sont reconnus. C’est-à-dire qu’on reconnait qu’effectivement l’Aïkido peut être une entité culturelle et un pont entre les deux nations sur le plan culturel. C’est un honneur pour moi mais surtout pour tous les pratiquants d’Aïkido de France et du monde. On reconnait que l’Aïkido est une passerelle qui permet à deux nations qui ont une passion commune de se retrouver, de se rencontrer.

Flash : Oui c’est une très belle distinction. Encore félicitations. Récemment aussi, tu as été l’instigateur d’une journée d’étude où intervenaient plusieurs disciplines autour de l’aïkido. Il s’agissait d’une carte blanche, je crois ?

C.T.: Oui. La fédération voulait créer un événement annuel pour les aïkidokas. Une sorte de jour de fête. Mais des stages sont déjà organisés toutes les semaines. La fédération voulait faire quelque chose de nouveau et est partie de cette volonté, l’idée de donner une carte blanche à deux représentants de l’Aïkido.

Elle m’a donc demandé à moi et Paul Muller, afin qu’il n’y ait pas qu’un seul représentant technique et que chacun puisse assister à toute cette journée, ce qu’il voulait faire en rapport avec l’Aïkido. J’ai donc invité les pratiquants du Kinomichi qui sont venus d’ailleurs avec beaucoup de chaleur, et j’ai suivi leur cours qui était très intéressant. En plus, la plupart sont des aïkidokas, en tout cas des gens que j’ai connus dans l’Aïkido.

Pour l’après- midi j’ai demandé à Dominique Valéra qui est une légende du Karaté de venir partager certaines connaissances qu’il avait avec les aïkidokas. Il l’a fait avec beaucoup de gentillesse et de brio. Un cours vraiment très adapté sans difficulté majeure pour les aïkidokas et finalement, sa pratique était de l’Aïkido. Il a dépassé le stade des contre et des blocages du Karaté pour une pratique très en finesse, en souplesse avec des placements et des déplacements, jamais violents. Ponctué aussi d’un discours très intéressant et très humoristique. Par exemple : « Dans un combat, si une opportunité existe, je la prends, si elle n’existe pas, je la crée ». C’est formidable. Ou « Moi vous savez dans les frappes je suis généreux, quand il faut donner, il faut donner, je ne suis pas radin ».

Ensuite, Stanley Pranin de l’Aïkido Journal que j’avais invité également à donner une conférence avec de très vieilles photos d’Aïkido. Il a parlé de la Manchourie, Omotokyo, O’Senseï jeune soldat, …. Avec les questions-réponses, à un moment il a fallu arrêter parce que les gens étaient tellement passionnés et les réponses étaient tellement spontanées et précises que cela a duré plus de trois heures.

Donc à refaire. J’en ai parlé à Dany Leclerre afin d’organiser quelque chose comme ça en Belgique, de faire venir des gens de différents horizons et puis pourquoi pas inviter également Stanley qui est un véritable historien de l’Aïkido. Il possède une foule de documents, provenant même, pour certains, de la famille Ueshiba elle-même. Il faut parfois amener une vérité historique et aider à démystifier certaines choses. Il faut parfois ramener O Senseï à sa place d’être humain.

Flash : …Non pas pour discréditer ou dénigrer mais pour se donner le droit de mieux comprendre, en rendant accessible ?

C.T.: Oui. Plus on grandit une légende plus ça valorise d’appartenir à cette légende mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. Par exemple sans Morihei Ueshiba personne n’aurait jamais entendu parler de Tokeda Sokaku. Je préfère parler de O Sensei comme d’un homme différent, dans le sens d’une personne à part en tout, aussi bien dans sa pensée que dans son engagement. Comme Degushi Onisaburo, il avait des tas de notes et de papiers mais qu’est-ce qui reste de lui ? S’il n’y avait pas l’Aïkido on ne le connaîtrait pas.

(à suivre ici)

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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