Interview de Stéphane Goffin – La voie à plein temps

Stéphane Goffin est un expert d’Aïkido dont l’activité est en pleine expansion depuis déjà quelques années. Nous aurons le plaisir de l’accueillir au Togishi Dojo pour un stage sous sa direction fin janvier. Nous souhaitons profiter de cette occasion pour présenter à nos élèves et à nos lecteurs un aperçu de ce pratiquant de très haut niveau.

Stéphane Goffin

T.D. : Bonjour Stéphane, tu es l’un des rares professionnels de l’Aïkido en Belgique. On peut suivre tes stages régulièrement en Belgique, en Espagne, en Hongrie … Comment est née chez toi cette passion pour l’Aïkido ?

S.G. : Comme c’est souvent le cas, tout à fait par hasard. J’ai commencé par le Judo à six ans et quelques années plus tard, j’ai déménagé près d’un dojo d’Aïkido. J’ai eu naturellement envie d’essayer cette discipline et par chance, je suis tombé dans un vrai dojo et non dans une salle de sport. C’était un petit dojo derrière une boulangerie, les cours étaient dispensés par Monsieur et Madame Beguin. J’avais une dizaine d’années et il n’y avait évidemment pas de cours enfant, il fallait s’adapter au rythme des adultes. Heureusement pour moi, Eric, le fils de M et Mme Beguin, qui avait le même âge que moi, pratiquait également.

Très rapidement, l’Aïkido a pris énormément d’importance dans ma vie, avec plusieurs heures de pratique quotidienne. C’était un véritable virus. C’est une passion qui relève du domaine du goût, comme on aime la glace à la vanille, j’aimais l’Aikido. Rapidement, dès l’âge de quinze ans, je me suis dit que je ne pourrais me contenter d’une pratique en amateur et qu’il fallait donc que je devienne professionnel. Je n’avais bien sûr aucune idée à l’époque de ce que cela représentait réellement.

T.D. : Quelles sont les points communs et les différences que tu constates auprès de tes élèves selon les pays / régions où tu enseignes ?

S.G. : Il s’agit surtout de différences liées à l’histoire et au développement de l’Aïkido dans chaque pays. Plus je voyage, plus j’ai le sentiment que l’Aïkido est un patrimoine de l’humanité, l’Aïkido n’appartient à aucune culture et le succès de son expansion à travers le monde en est la preuve. L’Aïkido véhicule des valeurs universelles et intemporelles. Chacun peut reprendre le message à son compte. Je constate, partout où je vais, qu’il y a des jeunes et moins jeunes très engagés qui n’hésitent pas à voyager beaucoup pour l’Aïkido. Cela crée des rencontres et un brassage très sain.

Stéphane Goffin

T.D. : Y a-t-il une place selon toi pour la pratique professionnelle de l’Aïkido en Belgique ? Si oui, quels sont les sacrifices nécessaires pour y parvenir ?

S.G. : Oui, très certainement, même si il n’y a probablement pas besoin de beaucoup de professionnels, il sont indispensables. Il ne faut pas oublier que tous les grands senseï que l’on peut suivre à travers le monde, sont avant tout des professionnels.

Je n’ai jamais eu la sensation de faire des sacrifices pour devenir professionnel, tout simplement parce que je n’envisageais pas de faire autre chose. Je n’ai exercé aucune autre profession. Ce n’est pas plus difficile que celui qui entreprend des études supérieures. Il faut se préparer et, bien sûr, s’inscrire dans une logique de formation continue. La difficulté principale vient du fait qu’il n’existe pas de cursus préétabli. J’ai eu la chance d’être beaucoup soutenu par ma famille et mes maîtres et que cela fonctionne assez rapidement.

T.D. : Tu as également pratiqué d’autres arts martiaux (Judo, Boxe thaïlandaise , JJB, Grappling …). Pratiques-tu encore ces autres voies ? Qu’est-ce que cela t’apporte / t’as apporté à ta pratique de l’Aïkido ?

S.G. : Occasionnellement, pour ne pas perdre la main, j’aime encore bien échanger particulièrement en JiuJitsu brésilien et en Grappling. Mais j’y consacre beaucoup moins de temps qu’auparavant.

La pratique d’autres disciplines, permet peut être de relativiser certaines choses. Par exemple, lorsque je pratiquais dans certains stages, il arrivait que l’on me dise, comme ça se fait souvent en Aïkido : « Attention, là, je pourrais te toucher ! » en montrant le poing. Je répondais : « la prochaine fois, ne le dis pas, fais-le ». En général, ça n’allait jamais plus loin. Mais plus sérieusement, cela m’a permis de connaître d’autres modes d’expression, par exemple, la compétition. Je pense que lorsqu’on se destine à l’enseignement, c’est un plus que d’avoir un peu de culture générale dans les arts martiaux.

Actuellement, j’aurais envie de repratiquer le Taïjiquan. Je l’ai pratiqué pendant cinq ans étant jeune. Grâce à une ceinture noire qui l’enseignait. Je le redécouvrirais probablement différemment aujourd’hui.

T.D. : Tu es en outre connu comme un pratiquant très proche de Christian Tissier. Comment l’as-tu connu et comment s’est développée cette relation entre vous ?

S.G. : J’ai rencontré Christian Tissier en 1986, lors de stages qu’il donnait dans la région d’Ougrée. Il s’agissait de stages beaucoup plus confidentiels qu’actuellement. Christian Tissier était jeune, environ 35 ans, il pratiquait un Aïkido d’une grande vivacité, avec une pédagogie claire et attractive. J’ai été immédiatement séduit.

Il est fascinant de voir à quel point sa pratique a évolué depuis cette époque. Christian est vraiment un modèle qui invite à la remise en question constante. Il nourrit la pratique de ceux qui le suivent, donne sans compter avec générosité et laisse chacun tirer ses propres conclusions et forger son Aïkido.

Après une trentaine d’années maintenant de compagnonnage, il alimente toujours autant ma réflexion et reste la référence et le garde-fou de ma recherche personnelle.

T.D. : Tu as fait la rencontre de Maître Georges Stobbaerts qui a changé ta vie. Peux-tu nous parler de feu ton maître et de ce qu’il ta apporté ?

S.G. : Ce qui est amusant, c’est que j’ai connu les deux personnes que je considère comme mes « pères » en Aïkido, à la même époque. 1986 fut pour moi une année charnière, puisque après Christian Tissier dont je viens de parler, j’ai également rencontré Georges Stobbaerts. Le dojo dans lequel j’ai commencé l’Aïkido était à ce moment rattaché au Budo Collège belge qui se trouvait rue Royale à Bruxelles. Georges Stobbaerts y a été invité pour diriger un stage et j’ai été, on peut le dire, subjugué. A mes yeux, il incarnait l’Aïkido. Il y avait autour de lui une dynamique formidable qui dépassait le simple cadre de la pratique sur le tatami. Il bâtissait à cette époque avec un groupe d’élèves, un grand dojo dans un véritable parc, près de Sintra au Portugal. J’ai voulu faire partie de cette aventure.

Georges Stobbaerts était une personnalité lumineuse, créative, à l’ombre de laquelle il faisait bon grandir. C’était un budoka accompli, 4°dan de Judo, yudansha en Kendo et Iaïdo. Il a d’ailleurs participé aux deux premiers championnats du monde de Kendo à Tokyo et à Los Angeles. Il est le créateur du Tenchi Tessen, un art de l’éventail basé sur la gestuelle de l’Aïkido.

J’ai eu beaucoup de chance que des personnalités comme les maîtres Stobbaerts et Tissier portent un regard bienveillant sur moi. Ce que je leur dois n’est pas quantifiable, ma vie est à jamais marquée par leur influence.

T.D. : Quels sont les principes techniques qui sont à la base de ta pratique de l’Aïkido ? Quels sont selon toi les axes les plus pertinents ?

S.G. : Actuellement, j’ai vraiment pris conscience que la technique en Aïkido est un moyen et non pas un but. C’est d’ailleurs une étape qui n’est pas facile puisque l’on consacre des années et des litres de sueur à se forger un corps, une technique, une forme et que l’Aïkido se situe au-delà de cela. Attention, il est, je pense, impossible de faire l’économie de ce travail et la technique doit être maîtrisée pour pouvoir être réinvestie dans une recherche où elle peut enfin passer au second plan.

Pour l’instant, ma recherche est très basique. Je reviens de plus en plus aux fondamentaux que je cherche à pratiquer de la manière la plus pure possible. J’essaie également de baser ma pratique sur des principes et non sur des qualités. Ces dernières sont la force, la vitesse, le réflexe, elles peuvent être importantes à un moment donné, quand on est jeune, il ne faut pas se priver de les utiliser. En fait, il faut toujours pleinement exploiter les potentialités de l’étape dans laquelle on se trouve.

De manière naturelle, les qualités sont appelées à diminuer avec l’âge et pas les principes. Ceux-ci sont l’attitude juste au moment juste, ne pas laisser d’ouverture, le respect de l’intégrité, … Et là, il n’y a pas de limite.

T.D. : La recherche de l’efficacité martiale est-elle un moteur de ta pratique ou juges-tu que ce n’est pas un élément essentiel ? Quel est ton avis sur l’idée d’efficacité ?

S.G. : C’est une question intéressante, il y a deux aspects, l’efficacité et la martialité. D’un point de vue étymologique, martial vient du dieu Mars, dieu de la guerre. La martialité est donc ce qui se rapporte à la guerre. Quelque part, à l’origine, il s’agit bien de cela puisque les budo comme l’Aïkido descendent des bujutsu et des bugei qui étaient destinés à préparer le guerrier au combat à mort sur un champ de bataille. Il est évident que dans l’Aïkido, il n’est heureusement plus question de cela. Mais il est néanmoins facile de transformer une technique classique d’Aïkido en un mouvement destructeur. C’est là qu’est l’intérêt puisque l’on choisit de ne pas le faire. Cette notion de choix est fondamentale, on préserve l’autre non pas parce que l’on ne peut faire autrement, mais parce qu’on l’a décidé. Cela demande une plus grande maîtrise. C’est le principe d’intégrité et en Aïkido, il vaut pour les deux protagonistes : le respect de l’intégrité de tori, le problème doit être résolu et l’on inclut le respect de l’intégrité d’uke, résolution sans destruction.

La notion d’efficacité sera continuellement réévaluée tout au long de l’évolution du pratiquant. L’image que je pouvais avoir de l’efficacité lorsque j’avais vingt ans n’est évidemment plus la même maintenant.

Il est naturel qu’à un moment donné de son évolution, le pratiquant s’interroge sur sa capacité à faire face à une situation inattendue hors du dojo. C’est, je pense, plus une question de personne que de technique. Certains en seront tout à fait capables sans avoir jamais fait d’arts martiaux alors que d’autres, après des années de pratique n’y parviendront pas. La relation martiale dégagée de son côté destructeur est une spécificité de l’Aïkido. Elle vise à gommer les réactions de crainte et de refus systématiques.

En Aïkido, il ne s’agit pas de faire quelque chose contre l’autre, mais de faire quelque chose pour soi avec l’autre. On peut à ce moment-là espérer devenir efficace pour soi et pour la société puisque l’on avance dans la vie libéré de ses craintes et de ses blocages.

Stéphane Goffin

T.D. : Tu as touché à beaucoup de pratiques martiales différentes, tu es simultanément membres de différents groupes et/ou fédérations tout en semblant toujours libre de tailler ton chemin et de suivre ta voie. Quel est ton secret pour dégager ainsi un tel esprit de liberté et de sérénité ?

S.G. : En réalité, je ne me sens pas très concerné par les problèmes de fédérations, peut-être pas assez d’ailleurs. Je m’attache plus aux personnes qu’aux groupements. Même si on est accompagné et soutenu, on avance toujours seul sur la Voie, chacun doit suivre la sienne tout en restant fidèle à ceux qui nous aident à grandir. La liberté et la sérénité sont des notions toutes relatives.

T.D. : Pour conclure, que t’apporte la pratique de l’Aïkido dans les différents aspects de ta vie ?

S.G. : C’est un peu difficile pour moi de répondre parce que l’Aïkido m’accompagne depuis l’enfance et je n’ai aucune idée de ce que serait ma vie sans l’Aïkido. Je me dis parfois que je n’ai pas beaucoup de qualités à la base, mais je suis têtu et persévérant. Merci de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer.

T.D. : Merci à toi d’avoir pris le temps de répondre de manière aussi complète et sincère à cette interview !

T.D. – Togishi Dojo

S.G. – Stéphane Goffin

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

Laisser un commentaire