L’Aïkido, un jeu de rôles ?

La question posée derrière le titre de ce billet est la suivante : « La connexion entre partenaires en Aïkido fonctionne-t-elle forcément de la manière dont on la perçoit et dont elle est enseignée ? ». Vaste débat au sein duquel je souhaite partager un point de vue loin d’être absolu mais qui je l’espère pourra profiter au plus grand nombre de pratiquants lecteurs de ce blog.

 

J’ai remarqué un problème récurrent en Aïkido et je suis certain qu’il est tout aussi présent dans d’autres disciplines : l’enseignant vous présente une technique en exemple mais votre partenaire l’exécute d’une manière différente de l’explication fournie.

Les causes ?

Il y a selon moi deux raisons principales à ce phénomène :

A) La simplification.

Il est difficile de tout expliquer parfaitement donc les professeurs se limitent à ce qu’ils estiment être les fondamentaux. Ils peuvent systématiquement montrer quelque chose durant le cours d’une certaine manière mais eux-même l’appliquer techniquement de manière assez différente lors d’une exécution spontanée. Chacun va alors percevoir la parcelle du processus qu’il a capté au travers de son propre prisme et cela entrainera une difficulté à communiquer avec son partenaire dans la pratique sur cet élément jugé protéiforme.

Cette première raison, qui peut être considérée nécessaire dans le processus d’apprentissage, peut s’avérer limitante si votre enseignant simplifie exagérément et ne donne pas certaines informations importantes (et dieu sait que les paramètres à prendre en compte sont nombreux). Tout le monde est soumis à cette dérive sans pour autant jeter la pierre à quelqu’enseignant que ce soit. Conscientiser ce problème et favoriser une communication active et continue entre professeur et élèves durant le cours sont cependant des pistes qui peuvent aider à désamorcer cette situation.

B) Le manque de compréhension.

Si votre partenaire vous montre quelque chose de différent par rapport à ce qui a été montré sans le souligner spécifiquement, il est possible qu’il ne s’en rende pas compte. Certaines personnes peuvent d’ailleurs exécuter encore plus différemment une technique que ce que l’enseignant a présenté. Dans ces cas-là il se peut très certainement ce que soit volontaire de la part du votre partenaire. La cause est-elle une poussée d’égo ou une lassitude par rapport à la forme proposée par l’enseignant ? Ou encore d’autres motifs plus personnels ? Un peu de tout cela ensemble sans doute.

Cette deuxième raison est la plus frustrante car en tant qu’élève vous recevez des informations contradictoires de la même personne. Votre partenaire affirme avoir perçu la consigne/le message du professeur mais vous percevez bien que quelque chose cloche. C’est le refrain bien connu du « Faites ce que je dis et pas ce que je fais ».

– Et donc ?

Dans mon expérience, la plupart des pratiquants d’Aïkido définissent de façon incorrecte la connexion et l’interaction entre les partenaires et laissent de coté des informations majeures. Cela peut se produire au nom de la simplification ou cela peut être dû à un manque de connaissance sur le fonctionnement de la connexion (un haut niveau technique permet d’appliquer un principe même sans pouvoir l’expliquer correctement).

 

Les rôles perçus de uke et tori

Quelle est la vision habituelle de la connexion entre partenaire en Aïkido ? En étant totalement honnêtes en tant que professeurs, il faut avouer que nous enseignons généralement malgré nous que la connexion est un concept avec deux rôles distincts : guider et suivre. Classiquement, le tori et le uke ont une fonction différente : l’un dirige et l’autre suit. Le tori initie le mouvement de la technique, le uke répond aux mouvements de la technique. Je peux donc résumer grossièrement par : Le tori “dit” quoi faire au uke et celui-ci le fait.

Guider et suivre sans se poser de question ?

Traditionnellement, la personne qui guide est en charge de la structure de la technique doit donner des instructions claires à uke. Traditionnellement également, la personne qui suit a des choix limités et qui doivent impérativement s’inscrire dans l’espace laissé par les instructions du tori. Les limitations auxquelles il faut faire face sont donc nombreuses.

Les nombreux problèmes avec nos rôles convenus de tori et uke.

Je voudrais résumer ici l’approche classique de la connexion entre partenaires et établir une liste de 10 problèmes majeurs concernant cette approche.

1) Premièrement, la définition des rôles classiquement posée est erronée. Bien sûr vous pouvez pratiquer en posant les choses ainsi, mais les meilleurs ne s’entrainent pas comme cela. Les meilleurs partenaires de pratique travaillent en équipe, les deux personnes apportant des idées créatives à la volée et répondant aux mouvements de l’autre, adaptant la direction et l’intensité de la technique en fonction de l’apport du partenaire.

2) Deuxièmement, cela créé un déséquilibre quant à la personne qui apporte la créativité et la vie dans la technique. Dans ce schéma général, tori doit apporter plus que uke qui suit. Cela limite l’expression des deux partenaires, surtout dans les premières années d’apprentissage de l’Aïkido. C’est un très lourd fardeau pour le tori tandis que uke ne développe pas du tout son instinct créatif et réactif.

3) Troisièmement, dans les étapes suivantes de l’apprentissage alors que la créativité du tori s’épanouit enfin, celle de uke est bien souvent stagnante. Comme la personne qui suit est conditionnée à “suivre en priorité”, elle va se sentir coupable si une technique échoue alors qu’elle tentait d’exprimer quelque chose au sein de la technique.

4) Quatrièmement, les cours sont systématiquement centrés sur le tori car c’est ce rôle qui est le plus souvent mis en avant dans les explications. Inconsciemment chacun juge qu’il a un travail plus compliqué à effectuer. On attend de tori qu’il dirige la technique, gère les déplacements et travaille la connexion tandis qu’on attend de uke qu’il se connecte et effectue les mouvements sans y penser excessivement. Les élèves quittent ainsi malheureusement les cours en ayant l’impression qu’ils ont moins appris durant les moments où ils ont tenu le rôle d’uke.

Il semblerait presque qu’il nous faille organiser des cours entiers dédiés uniquement à uke pour renverser la vapeur. Le fait d’échanger les rôles régulièrement ne suffit malheureusement pas à endiguer le problème. Parce que c’est uniquement lorsque nous endossons la peau de tori que nous nous permettons enfin travailler sur notre technique et d’avoir un espace pour pouvoir nous exprimer complètement. Cette conception de la pratique devrait être la même en tout temps, quel que soit le rôle que nous tenons.

5) Cinquièmement, nous avons tous tendance à pratiquer de la même façon à un certain niveau. Il y a une grande pression sociale et psychologique à pratiquer comme les autres car c’est, mimétisme oblige, « la seule bonne façon de se connecter au partenaire ».

6) Sixièmement, quand il n’y a qu’une façon jugée correcte de se connecter à l’autre pendant une technique, les erreurs sont vues comme des ennemies au lieu d’être accueillies comme des possibilités de nouvelles découvertes. S’il y a plusieurs façon de se connecter pendant une technique alors chercher une nouvelle solution devient une démarche agréable plutôt qu’un échec difficile à vivre.

7) Septièmement, quand il n’y a qu’une bonne façon de se connecter pendant une technique, il devient plus facile d’accuser son partenaire (ou soi-même). Vous connaissez ce scenario commun : si une technique échoue, le tori pense secrètement “uke n’a pas suivi correctement” ou “mon uke n’a pas encore appris à suivre cette technique”. Uke pense “Ce tori ne sait pas guider clairement sa technique”.C’est réducteur et nous le savons tous. Dans un partenariat et un échange mutuel, l’accusation est contre-productive, destructive et une entrave.

8) Huitièmement, cela entraîne des standards de recherche et de pratique différentes entre tori et uke pendant les entrainements. Il est plus difficile de progresser pour uke si il tombe sur un tori médiocre car les duo de partenaires sont souvent le fruit du hasard ans la plupart des dojos. On attend de uke qu’il réponde à son partenaire plus que l’inverse et donc on lui enlève souvent une partie vitale de son apprentissage en agissant de la sorte.

9) Neuvièmement, les techniques sont souvent exécutées à sens unique. Le tori incarne souvent le stéréotype du “dominant et ayant la responsabilité”, tandis que uke joue le stéréotype du “soumis à une situation”. Les stéréotypes de la rencontre d’opposition et les autres méthode pour cadrer une tension mécanique sont les manières de faire les plus répandues en Aïkido. Résultat : on s’ennuie franchement et cela n’encourage pas vraiment la créativité dans notre pratique.

10) Dixièmement, c’est un double standard inutile basé sur des rôles de genre désuets et réducteurs. Pourquoi la capacité d’expression de la personne qui suit devrait-être limitée au contexte donné par la personne qui guide ? Cette attente peut rendre le pratiquant qui tient le rôle de uke nerveux, mal à l’aise et critique pour de bonnes raisons. Ajoutez à ça toutes les autres tendances déséquilibrées dans les rôles en Aïkido : les cours centrés sur le tori, les enseignants tenant presque toujours ce rôle dans leur démonstration au détriment du rôle de uke et enfin le rôle de tori recevant inconsciemment plus de reconnaissance à tout point de vue.

Qu’est ce que ça donne dans la vraie vie ?

J’ai personnellement été confronté à tous ces problèmes.

J’ai observé des duos de partenaires de très haut niveau s’écoutant mutuellement pendant la pratique et je me suis demandé pourquoi mes tori ne répondaient pas toujours à mes mouvements ou à ma présence en tant qu’uke.

J’ai senti l’exigence pesante de devoir suivre mon tori et que cette exigence est plus important qu’exprimer mes propres mouvements dans la technique. Je me suis senti bloqué par l’exigence de suivre parfaitement avant d’être autorisé à être créatif.

J’ai assisté à de nombreux cours centrés sur le rôle de tori et le guidage, frustré et parfois en colère contre l’absence d’attention que uke recevait concernant l’incitation à exprimer son rôle.

J’ai aussi blâmé mes partenaires tori qui “ne guidaient pas bien” (comprendre : ne guidaient pas de la façon dont on m’a enseigné qu’ils “devaient” guider).

Bien souvent, je ne me suis pas senti considéré comme égal dans la pratique ; je ne savais pas que je pouvais/devais manifester par le geste, l’attitude ou la présence pour que l’on prenne en compte mes besoins de progrès. Je ne savais pas qu’il était possible de faire autrement et je n’essayais que de faire par mimétisme ce que j’observais autour de moi… jusqu’à ce que je me rende compte que leur propre manière de pratiquer est parfois bien différente que ce qui est véritablement enseigné.

Et puis un jour, j’ai pratiqué avec un tori qui était incroyablement à mon écoute tout en ne sacrifiant rien de sa propre technique. J’ai réalisé que les choses pouvaient être différentes — pas seulement dans ma tête, mais dans la pratique sur les tatamis et surtout dans la vraie vie.

Kirisage

L’opportunité

Améliorer notre compréhension du fonctionnement de la connexion nous donne la chance incroyable de pousser le niveau vers le haut en Aïkido. Au moins la moitié du potentiel créatif de la communauté des pratiquants d’Aïkido est sous-utilisée. Si nous pouvions exploiter la créativité et l’expression de tout le monde, nous pourrions dépasser cette lourdeur relationnelle, cette inertie dans la connexion à l’autre : tori-comme-créateur-en-chef et uke-comme-exécutant-passif.

Nous pouvons aussi améliorer la pratique de tout le monde. Ce n’est pas parce que les rôles habituels de tori et uke sont plus étouffants pour uke que ça n’est pas également pénible pour tori. C’est effectivement compliqué pour lui aussi.

Quelques questions qui tourmentent les tori :

Comment puis-je “laisser de l’espace” à uke sans me compromettre ?
Pourquoi ma façon de pratiquer fonctionne avec certaines personnes et pas avec d’autres ?
Je m’ennuie avec mes mouvements, que faire ?
La véritié qu’on ne vous a (probablement) pas assez répétée c’est que….
Les exigences de la connexion sont identiques pour le tori et le uke. Nous les traitons inconsciemment comme si c’étaient des compétences entièrement différentes mais c’est faux. Le tori et le uke doivent apprendre les mêmes compétences, les initier et y répondre. Les étapes sont différentes mais la connexion ne l’est pas.

Nikkyo

Pour conclure sur cette notion de connexion.

Pour les tori, apprendre à écouter à travers la connexion et répondre aux mouvements uniques à chaque uke est la clé pour répondre aux interrogations ci dessus.

Pour les uke, la clé est de se donner la permission d’apporter de nouvelles situations dans la technique et de se soulager de la responsabilité de faire marcher toutes les techniques parfaitement.

Naturellement, il y aura des objections. Il faut s’attendre une résistance farouche venant des habitudes ou d’un certain conformisme. De nombreux pratiquants sont très attachés à ce qu’ils ont appris et/ou enseigné et ne souhaitent pas y changer un iota.

Pratiquer la “connexion à égalité” permet d’aider à atténuer les 10 problèmes cités au-dessus. Cela fera aussi de vous un meilleur pratiquant, plus épanoui. C’est tout ce qui importe.

Explorez donc profondément la notion de dialogue technique en Aïkido par la “connexion à égalité” !

Sankyo

Et vous, avez-vous subi ces nombreux problèmes avec nos rôles classiques de uke et tori ?

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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