Les arts martiaux et leur histoire – Partie 2 : De la Mésopotamie à l’Inde

I. Rappel

Comme je l’ai développé dans la première partie de cet article, dès les premières formes de civilisation, l’homme a ressenti le besoin de se défendre efficacement. De la main à l’outil ou de la main à l’arme, l’ensemble des gestes et le substrat culturel de la société humaine permet la naissance d’un art martial dans la mesure où, en s’y exerçant, le pratiquant a conscience d’augmenter sa capacité à survivre et de renforcer son sens moral. La question qui se pose ensuite est : quelle(s) serai(en)t donc la/les première(s) civilisations à avoir pu combiner simultanément les bases nécessaires pour donner naissance aux arts martiaux ? Les potentiels sont nombreux mais je vous propose d’explorer les vallées du Tigre et de l’Euphrate à la recherche de réponses.

Carte de Mésopotamie
Carte de Mésopotamie

II. De l’arbre aux racines : La Mésopotamie

Les racines des arts martiaux sont multiples et complexes. Nous pouvons cependant imaginer que l’une de leurs origines principales se situe géographiquement dans le croissant fertile. J’ai déjà évoqué dans la partie précédente de l’article l’«épopée de Gilgamesh» et l’empire Mésopotamien. Cette civilisation puissante a, pour la première fois dans l’histoire, instauré les conditions propices à l’apparition des premiers systèmes d’arts martiaux. La civilisation Mésopotamienne s’est en effet bâtie sur une puissance militaire épaulée par une grande stabilité commerciale. Elle possédait, comme je l’avais exposé précédemment, les techniques guerrières qui sont une des trois sources des arts martiaux. Gilgamesh représente d’ailleurs l’archétype du héros guerrier qui en inspirera d’autres tels Héraclès, Hercules… Mais plus encore que la guerre, c’est la paix vécue en Mésopotamie qui va fournir le terreau nécessaire aux racines des arts martiaux : le temps. En effet le développement et l’apprentissage des arts du combat (contrairement à celui des techniques de la guerre) demandent du temps. Des statues et des bas-reliefs babyloniens datant de 5000 à 3000 ans avant Jésus Christ nous montrent des combattants en position de lutte avec des saisies à la ceinture rappelant le Sumo au Japon ou encore des gestes de blocages de l’avant bras.

Combats empire Babylonien
Bas-relief Babylonien représentant une scène de lutte au poing.

Ces statuettes représentent des techniques d’art martiaux primitifs et cela prouve que les civilisations mésopotamiennes étaient suffisamment riches pour avoir des lutteurs professionnels. Les techniques développées par ceux-ci sont une autre source d’inspiration majeure pour les arts martiaux. De plus, une société relativement pacifiée et possédant un commerce florissant permet l’émergence de deux acteurs de la société potentiellement candidats à la paternité des arts martiaux : les gardes du corps des marchands et les gardiens de temple. Ces deux métiers ont pour point commun de laisser le temps nécessaires à l’exercice des arts martiaux tout en nécessitant leur maîtrise. Je parle ici de rudiments de techniques de combat singulier qui donneront naissance plusieurs siècles plus tard aux arts martiaux dignes de ce nom. Les soldats, eux, ne disposent que de peu de temps disponible à ces exercices en raison de leur mobilisation fréquente et de leur mobilité permanente sans compter le temps pris par les exercices militaires. Vous pouvez voir sur l’illustration ci-dessous des marchands Babyloniens (civilisation du sud de la Mésopotamie) accompagnés de gardes armés pour les défendre.

Empreinte d'un sceau-cylindre babylonien datant du premier royaume de Babylone, soit plus de 1500 ans avant Jésus Christ.http://www.gutenberg.org/files/16164/16164-h/16164-h.htm
Empreinte d’un sceau-cylindre babylonien datant du premier royaume de Babylone, soit plus de 1500 ans avant Jésus Christ.http://www.gutenberg.org/files/16164/16164-h/16164-h.htm

III. Le commerce et les migrations

Comment les arts martiaux ont-ils pu voyager depuis la Mésopotamie jusqu’en Asie ? Déjà vers 2500 avant Jésus Christ, les mésopotamiens commerçaient fréquemment avec le nord de l’Inde. De ces échanges, les marchands accompagnés de leurs gardes du corps et les moines itinérants ont été les moteurs et ont permis ainsi le transfert des techniques de combat singulier par les rencontres entre mésopotamiens et Indiens. Si les bases des arts martiaux ont voyagé depuis la Mésopotamie, c’est en Inde, puis plus tard en Chine, qu’elles ont évolué jusqu’à maturation. Durant la même époque que celle des échanges avec la Mésopotamie, de nombreuses migrations de tribus ont provoqué la rencontre de deux cultures au niveau de la vallée de l’Indus. Les arrivants, peuples nomades et militairement féroces finissent par cohabiter avec les populations autochtones, sédentaires et vénérant la divinité féminine. Les cavaliers des steppes sont finalement absorbés par la culture locale et grâce au potentiel syncrétique (Le syncrétisme est la capacité à absorber des éléments étrangers pour les mêler à sa propre culture) de celle-ci, l’Hindouisme absorbe les croyances et les divinités des steppes. De cette fusion culturelle va naître, plusieurs siècles plus tard, une entité historique majeure des arts martiaux qui inspirera de nombreuses autres sociétés ultérieures.

Migrations depuis le nord de la Mésopotamie vers l'orient.
Migrations depuis le nord de la Mésopotamie vers l’orient.

IV. Le royaume d’Ashoka et les Kshatriyas

Pour arriver à ce résultat, faisons un bond dans le temps pour arriver au royaume d’Ashoka, soit de 268 avant Jésus Christ à 232 avant Jésus Christ. Les deux tiers du continent indien étaient alors occupés par cet immense état. Dans le contexte de l’époque, le pouvoir en place décida de renoncer à régner par les armes. Cet élan philanthropique allait permettre à la classe aristocratique des guerriers, formés aux disciplines du combat armé et du combat à main nue, de consacrer énormément de temps à l’entraînement, l’approfondissement et la transmission de ces techniques. Le samouraï, bien connu en tant que figure guerrière du moyen âge japonais, s’inspire en réalité d’une figure beaucoup plus ancienne nommée le Kshatriya. Ce guerrier de la tradition védique hindoue incarnait l’opposition au chaos. Il représentait la sagesse et les vertus guerrières les plus nobles. Cet archétype du combattant a inspiré de nombreuses autres traditions et a perduré dans l’imaginaire collectif jusqu’à nos jours. L’élévation de la caste de guerrier (différente du brahmane, du prêtre, du législateur ou du marchand qui sont autorisés à utiliser une arme pour se défendre) impliquait le devoir de défendre la loi et l’ordre avec un dévouement total. Il était pour cela nécessaire de se préparer à l’éventualité de la mort, sacrifice qui pouvait être nécessaire pour faire face au chaos, en témoignent les écrits dans le Mahabharata (texte sacré des hindous datant du IVème siècle avant Jésus Christ). L’Inde est donc le berceau des composantes éthiques et morales qui donneront naissance aux arts martiaux et inspireront les modèles du guerrier des civilisation voisines.

Guerrier Kshatriya
Guerrier Kshatriya

Parmi les vestiges historiques immatériels, une pratique est également apparue au sein des Kshatriyas. Cette forme de combat se nommait vitaramuki et signifie « l’homme dont le poing est fermé en forme de diamant ». La richesse et la subtilité de ces techniques à mains nues imposent le respect compte-tenu de leur aspect précurseur. Les Kshatriyas avaient aussi développé des formes de combat armé extrêmement élaborées. Les transmissions d’arts martiaux structurées semblent donc être nées entre le Gange et l’Indus avec des variations selon les castes et le niveau de raffinement qui leur correspond. Suivant la division des castes, le peuple a, lui, mis l’accent sur le travail à mains nues ou à l’aide d’outils disponibles. Ces éléments se sont combinés pour voir émerger le Varma Kalai (art des points vitaux) qui pourrait être la base des mouvements enseignés par le moine Bodhidharma (dont il sera question dans le chapitre suivant) à ses disciples.

Varma Kalai
Varma Kalai

V. Du Varma Kalai au Kalaripayat

De nos jours subsiste une pratique nommée Kalaripayat. Le Kalaripayat est un système martial descendant du Varma Kalai ou cousin de celui-ci et des pratiques armées des Kshatriyas. Son étymologie signifie « pratique du champ de bataille ». Il prend ses racines profondément au sein de la société indienne. Il possède d’ailleurs de nombreuses postures communes avec la danse traditionnelle indienne ce qui prouve que ce système pouvait se transmettre aussi bien aux femmes qu’aux hommes mais selon une méthode d’apprentissage différente. Le Kalaripayat comprend aussi bien l’apprentissage de techniques de soin que de techniques respiratoires ou de techniques de combat. Ce système enseigne d’ailleurs l’utilisation des 108 points vitaux de la tradition indienne. Globalement, on peut distinguer deux styles venant soit du Nord avec des sauts hauts et une garde ramassée, soit du Sud avec une garde plus haute et des mouvements circulaires. La philosophie du Kalaripayat prône la non-violence et le pardon. Ce système comporte des enchaînements (swadus) ainsi que l’apprentissage du maniement de nombreuses armes comme le bâton, le couteau à trois lames, les cornes de cerf, le poignard à double tranchant ou encore l’épée-fouet. Toutes ces armes ont bien entendu influencé et modifié fortement les mouvements du corps dans le système. Ce système extrêmement riche, varié et élaboré possède les trois bases caractéristiques des arts martiaux telles que définies dans la première partie de cet article. La filiation des arts martiaux prend donc vraisemblablement racine en Inde au sein du Varma Kalai et des systèmes qui en ont découlé.

Kalaripayat
Kalaripayat

VI. Vers la Chine par les routes de la soie

L’Inde est depuis toujours connue notamment comme un vivier d’acrobates. Acrobatie et art martial sont d’ailleurs corporellement très liés. Nombre de caravanes d’acrobates et de marchands, parfois accompagnés de moines itinérants arpentent l’Inde de l’époque et les pays voisins. Ces mêmes caravanes ont très tôt dans l’histoire parcouru les terres de Chine afin de distraire ses habitants friands de ce genre d’exhibitions et profiter de ces échanges pour faire commerce. Par ces échanges la Chine va hériter de la philosophie et des techniques martiales de l’Inde en suivant ces routes commerciales, dénommées plus tard les routes de la soie.

Une route de la soie
Une route de la soie

La suite est lisible ici …

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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