Les arts martiaux et leur histoire – Partie 3 : De l’Inde à la Chine

Cet article fait suite à la séquence consacrée à une histoire des arts martiaux (parmi de nombreuses autres analyses historiques).

Vous pouvez retrouver via ces liens la première partie de l’article : « Définir l’art martial » ainsi que la deuxième partie : « De la Mésopotamie à l’Inde« .

De l’Inde à la Chine avec la légende de Bodhidharma

I. Introduction

Dans la partie précédente de cet article, nous voyagions dans les régions de l’Inde en nous dirigeant toujours plus vers l’est. C’est en parcourant les routes de la soie que les gardes du corps consacraient une grande partie de leur temps à l’entraînement pour assurer leur survie et celle de leurs clients mais surtout pour augmenter leur propre valeur marchande. Il était donc impératif pour eux de rester très attentifs à toutes les nouveautés dans ce domaine, d’échanger et d’associer des systèmes inhabituels, d’origines différentes et tout cela afin de surprendre leurs adversaires lors des attaques. Au gré des voyages, de nombreux marchands et moines sillonneront ces routes, accompagnés de garde du corps pour assurer leur survie. Les gardes du corps se devaient d’exceller dans le combat rapproché. Leurs techniques se sont échangées et enrichies au fil des voyages particulièrement dès le VIème siècle avant Jésus Christ. Leur proximité avec les moines itinérants a progressivement renforcé leur enrichissement philosophique. Parmi ces nombreux pèlerins, un nom va s’imposer dans les légendes comme celui du fondateur des arts martiaux en Chine : Bodhidharma.

Le moine Bodhidharma
Le moine Bodhidharma

II. La légende Shaolin

D’après les différentes traces historiques et culturelles citées précédemment (partie 1 et partie 2), les arts martiaux dans le sens formel du terme, seraient apparus entre le Vème siècle avant Jésus Christ et le VIème siècle après Jésus Christ, approximativement. L’intervalle de temps peut sembler assez large mais peu d’éléments tangibles permettent de déterminer avec exactitude l’émergence de cette pratique. A ce stade, d’un point de vue culturel, l’histoire et la légende s’entremêlent lorsqu’arrive en scène le mythe de Shaolin. Un nom qui résonne au plus profond de l’esprit des pratiquants contemporains d’arts martiaux. Sorte d’utopique jardin d’Eden des pratiques martiales, le temple légendaire de Shaolin (signifiant littéralement « la jeune forêt ») aurait été fondé au pied des monts Song-Chan dans le royaume de Wei. Ce lieu qui deviendra mythique aurait vu arriver au sein de ses murs un mystérieux moine Indien du nom de Bodhidarma. Vers 500 après Jésus Christ, Bodhidharma, moine bouddhiste, franchit l’Himalaya pour arriver en Chine où il sera appelé Ta-Mo. L’idée essentielle apportée par celui-ci est que l’illumination (Nirvana en Inde, plus tard Satori au Japon) de l’homme est impossible de son vivant s’il renie son propre corps. Ce prêtre errant aurait passé les 9 premières années de son arrivée à Shaolin à contempler le fond d’une grotte en état de méditation avant de prêcher la quête de l’illumination auprès des moines chinois. Il leur aurait ainsi enseigné de puissantes techniques de respiration ainsi que des exercices élaborés de renforcement du corps afin que ceux-ci soient capables de supporter le Dhyana (Ch’an en chinois et Zen en japonais). De ces enseignements serait né le Ch’uan-fa de Shaolin (que nous connaissons aujourd’hui en occident sous le terme peu cohérent de Kung Fu). Le système de soin proposé dans ces techniques viendra se greffer sur le système éducatif au sein de la relation maître-élève dans la plupart des arts martiaux chinois. Détruit puis rebâti maintes et maintes fois, l’emplacement du temple originel de Shaolin restera une inépuisable source d’inspiration pour les écoles d’arts martiaux ultérieures qui se réclameront bien souvent d’une filiation avec ce lieu sacré.

Le temple de Shaolin
Le temple contemporain de Shaolin

III. Le Wu-Te

En partant de cette légende pseudo-historique, de nombreuses sources attestent que les arts du combats étaient préexistants en Chine mais un peu plus limités à un aspect physique dont l’utilisation se faisait le plus souvent par la force. Le grand apport de la légende de Shaolin serait donc l’esprit qui sous-tendra la pratique corporelle des arts martiaux à partir de là : le Wu-te. Cette notion aurait été définie par Bodhidarma comme la « vertu combattante » et aurait ainsi venu former pour la première fois en Chine un système d’art martial complet, autant physique que spirituel. Bodhidarma incarne plus de manière symbolique les nombreux moines voyageurs qui parcourraient l’Inde et la Chine à cette époque et qui ont permis une prolifération de la pensée philosophique au sein des populations qui croisaient leur route. Cette contribution précieuse mêlée aux techniques de combat a permis la codification des premiers arts martiaux formels.

Gautama Siddartha
Gautama Siddartha

IV. Bouddhisme, Confucianisme et Taoïsme

Cet aspect philosophique des arts martiaux est lié plus ou moins directement au développement du Bouddhisme dont la doctrine fut fondée par le prince Gautama Siddharta vers 560 avant Jésus Christ. Paradoxalement minoritaire en Inde la doctrine bouddhiste trouvera un terrain plus que fertile en Chine où elle cohabitera avec les idées de Confucius sur la place de l’homme vers 500 avant Jésus Christ et celles de Lao Tseu sur la voie naturelle des choses vers 300 avant Jésus Christ. Le Bouddhisme se répandant dans toute l’Asie mais restant minoritaire en Inde deviendra le Ch’an en Chine et le Zen au Japon (comme cité plus haut).

Lao Tseu
Lao Tseu

V. Contexte politique, militaire et commercial

Le contexte historique de la Chine était propice à cette naissance des arts martiaux car, dès le VIème siècle avant Jésus Christ, le pays était alors constitué d’états féodaux. Chacun confrontant ses petites armées pour finalement décider d’une victoire par un duel de chefs ritualisé. Au Vème siècle avant Jésus Christ, de grands états s’étaient formés et les échanges commerciaux étaient très actifs tant du point de vue des outils que de celui des armes ou du minerai de fer (voire même de l’acier rudimentaire). A partir de 480 avant Jésus Christ jusqu’à 221 avant Jésus Christ, la Chine vit dans la période des royaumes combattants. La constitution d’énormes armées entraîne l’apparition de nouveaux métiers liés à la guerre tel celui de stratège dont le plus célèbre est Sun Tsu et son traité de l’art de la guerre en 350 avant Jésus Christ.

Sun Tzu
Sun Tzu

Au IIème siècle avant Jésus Christ, sous la dynastie Han, la Chine commerce énormément avec l’Inde notamment pour l’exportation de la soie. Au premier siècle avant Jésus Christ, l’empereur Han Wou-ti fondera les premières ambassades chinoises à l’ouest permettant ainsi de multiplier les échanges interculturels qui permettront (plus encore que la légende de Bodhidarma) de faire évoluer les arts du combat en arts martiaux. De la Chine à l’Inde, vers la Perse et la Syrie pour arriver dans l’empire Romain, s’étendront les routes de la soie par lesquelles circuleront les idées philosophiques principalement transportées par les moines errants qui fonderont de nouvelles ambassades et temples (principaux centres interculturels) ainsi que par les marchands. La première communauté bouddhiste en Chine a ainsi été fondée vers 65 après Jésus Christ. La fin des routes de la soie est marquée par le vol de larves de vers à soie par des moines chrétiens qui les rapportèrent à Constantinople au VIème siècle après Jésus Christ.

L'empereur Justinien recevant les précieux vers à soie
L’empereur Justinien recevant les précieux vers à soie

VI. Le Hsing-I

Les arts martiaux de Chine sont donc marqués par une philosophie qui les imprègne. En dehors de l’influence indienne, cette philosophie prend racine dans le culte des forces de la nature (forme de chamanisme ancien) pour évoluer vers le Taoïsme (illustré par le célèbre Tao te king). Durant la période du IIème siècle après Jésus Christ, les chinois voient apparaître le système du Hsing-I (signifiant « au-delà de la forme). On ressent au travers de cet art martial l’influence de la Chine ancienne avec notamment les cinq positions fondamentales des éléments (bois, eau, feu, métal, terre). Le principe d’apprendre la forme pour découvrir le fond et finalement s’affranchir de cette forme est un cheminent qui se retrouvera dans la plupart des systèmes martiaux ultérieurs. L’influence du Hsing-I dans sa recherche de l’harmonie parfaite sera une influence décisive pour le développement des autres arts martiaux d’Asie.

Les cinq elements du Hsing-I
Les cinq elements du Hsing-I

VII. Le Pa-kua

Pour continuer à traverser l’histoire des arts martiaux de Chine, intéressons-nous maintenant au Pa-kua (appelé aussi Ba Gua Zhang). Le Pa-kua (les huit trigrammes) est un système qui a succédé au Hsing-I durant la période Confucéenne de la philosophie chinoise. Basé sur le cercle et les mouvements perpétuels, avec ses huit mutations et ses soixante-quatre variations, le Pa-kua illustre parfaitement la recherche de la place de l’humain dans le cycle de la nature. L’étude du Chi (qui deviendra un axe majeur de recherche pour la plupart des arts martiaux asiatiques ultérieurs) et des points vitaux (plus de 300) combine comme en Inde les applications martiales et médicales. Vers 550 avant Jésus Christ, Kongfuszi (Confucius) établit les combinaisons possibles du Pa-kua, reprises dans le Yi-king (le livre des transformations). Le Pa-kua est alors défini comme la recherche de l’harmonie des énergies opposées de l’univers. Peu après Lao-Tseu fonde le principal courant religieux sous la dynastie Han, le Taoïsme basé sur le Tao-te-king, nouvelle version du livre des transformations.

Le pakua et ses huit trigrammes
Le pakua et ses huit trigrammes

VIII. Le Tai Chi Chuan

Les siècles passant, les arts martiaux de Chine continueront à se développer jusque dans les années 1600 après Jésus Christ. La Tai Chi Chuan apparaît plus tardivement et aurait pris naissance aux environ entre 960 et 1279 après Jésus Christ. Tai Chi Chuan signifie « boxe avec l’ombre », car l’observateur extérieur pourrait imaginer voir le pratiquant combattre sa propre ombre. On prête au Tai Chi Chuan des vertus de santé et de longue vie car son but suprême est l’accomplissement de l’alchimie taoïste où l’humain se fait le lien matériel et immatériel entre le Ciel et la Terre. Le Chi, déjà mentionné dans la pratique assidue du Pa-kua est étudié encore plus intensément dans le cade du Tai Chi. L’influence Taoïste liant l’énergie et les applications martiales trouve un équilibre subtil dans le Tai Chi associant la pratique à mains nues et celle des armes telles que l’épée, le sabre, la lance …

Au travers du Hsing-I, du Pa-kua et du Tai Chi (en englobant toutes leurs variations et styles différents respectifs) on peut s’apercevoir de la richesse incommensurable des arts martiaux chinois bien souvent méconnus comparativement à leurs homologues issus d’autres pays d’Asie. D’un point de vue actuel, les arts martiaux chinois semblent encore entretenir une énorme culture du secret. Cet état d’esprit est principalement dû à la politique du pays sous la dynastie Ch’ing qui a découragé la pratique des arts martiaux depuis le XVII ème siècle après Jésus Christ. Cette différence est assez significative et singulière au regard des autres arts martiaux asiatiques.

IX. De la Chine au Japon

Pour conclure cette troisième partie, nous pouvons constater que le développement de systèmes complets au niveau du fond et de la forme en Inde et en Chine va finalement permettre à ceux-ci de se répandre en Corée, au Japon et dans toute l’Asie. La combinaison de ces systèmes avec les techniques développées localement donnera naissance à une multitude d’arts martiaux avec leurs spécificités propres. C’est notamment pourquoi des postures de base des arts martiaux chinois comme le cavalier (styles du nord – plus axés sur la puissance des jambes) ou le rameur (style du sud – plus axés sur la puissance des bras) se retrouvent dans la plupart des arts martiaux asiatiques. C’est ainsi que nous aborderons les transferts et les influences de la Chine sur le Japon…

Le japon
Le japon

La suite de cet article est disponible ici : « De la Chine au Japon avec le mythe du samouraï »

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

Laisser un commentaire