Les arts martiaux et leur histoire – Partie 4 : De la Chine au Japon avec le mythe du Samouraï

Cet article fait suite à la séquence consacrée à une histoire des arts martiaux (parmi de nombreuses autres analyses historiques).

Vous pouvez retrouver via ces liens la première partie de l’article : « Définir l’art martial » ainsi que la deuxième partie : « De la Mésopotamie à l’Inde » et la troisième partie « De l’Inde à la Chine« .

De la Chine au Japon avec le mythe du Samouraï

I. Introduction

L’archipel nippon est une terre de paradoxes. Tout d’abord, au Japon, le Shintoïsme (forme de chamanisme liée aux esprits « Kamis » typique du Japon) prône le culte des ancêtres et établit la lignée divine des empereurs. Ensuite la culture japonaise est définie par deux pôles : un isolationnisme politique conservateur et un haut degré de syncrétisme (capacité à absorber puis se réapproprier les éléments extérieurs). Dans l’histoire des arts martiaux, le Japon est un cas d’école. En effet, aucune autre nation n’a élevé la guerre au rang d’art de vivre aussi haut que les habitants de l’archipel nippon. Comme explicité dans l’article précédent, les importations de l’écriture, de la mode, de la littérature et des arts martiaux, tous liés au Bouddhisme Chan, venus de Chine et de Corée par les échanges commerciaux nécessaires entre l’île et le continent, ont posé les bases de la culture guerrière japonaise. Et comment mieux illustrer la culture militaire du Japon que par le symbole du samouraï ?

Samouraï

La représentation romantique du Samouraï nous présente des combattants ascétiques, sages et invincibles toujours prêts à sacrifier leur vie pour un idéal supérieur et la préservation de leur honneur. Cet idéal du samouraï est bien éloigné de la réalité historique. Le mot Samouraï provient du verbe japonais « sameru » qui peut signifier « servir ». Guerrier professionnel au service de son seigneur, le samouraï est en effet une caste dédiée au service, à la défense et à la fidélité. Dans son image romancée, l’exercice des armes, la méditation zen et l’acceptation de la mort étaient les outils nécessaires au samouraï afin de mener à bien sa mission. Ils étaient réellement de féroces guerriers impitoyables d’une part, d’autre part ils étaient des hommes comme les autres, soumis à des passions et des faiblesses. La recherche du vide mental permettant d’accepter la mort ne formait pas des sages ou des épées de justice. Dans de nombreuses chroniques historiques, les samouraïs sont dépeints comme des êtres impitoyables et violents, brutalisant les plus faibles pour des prétextes quelconques. Le droit du port d’arme et l’impunité dont ils jouissaient poussaient ceux-ci à s’entraîner à la coupe sur des personnes sans défense. L’histoire du japon et l’histoire du samouraï ne font qu’une et c’est pourquoi je vous propose de suivre les pas de ces guerriers légendaires pour mieux comprendre l’inspiration et le développement des arts martiaux au Japon.

samourai zen

II. Le début de l’histoire du Japon et le Bushi

C’est en 660 avant Jésus Christ que Jimmu Tenno descendant d’Amaterasu (le soleil) fonde l’empire japonais dont la capitale est Nara. C’est en réalité à cette période que des groupes de cavaliers nomades venus du centre de l’Asie s’installent progressivement au Japon dans la plaine de Yamato. Ils sont porteurs d’une série de traditions et de connaissances technologiques jusque-là inconnues dans l’archipel. Les notions de clans, la culture du riz ou encore le travail du fer arrivent dans le futur Japon avec ces immigrants. Les Emishi, une tribu autochtone du Nord-Est du Japon, résistent aux premières vagues de peuplement issues du continent.

Tennō Jimmu

Dès la fin du IVème siècle après Jésus Christ, les Wa (japonais de l’époque) forment une armée impériale qui effectue des expéditions en Corée qui visent à protéger les royaumes de Paekche et Kaya qui sont les fournisseurs de chevaux, de fer, d’outils agricoles, de joaillerie, d’or, de céramique de l’écriture et des techniques militaires pour le Japon. Il s’agit des premiers guerriers professionnels du Japon : les Bushis. Ils s’entrainent quotidiennement selon des exercices appris lors d’échanges avec la Chine et la Corée pour assurer leur survie dans la bataille et pour renforcer leur corps. En 400 après Jésus Christ, les guerriers Wa subissent une défaite face au royaume coréen de Koguryo. Les fantassins sont écrasés par une cavalerie lourdement cuirassée sur le fleuve Yalu (en témoignent les écrits sur la stèle funéraire du roi coréen Kwanggaet’o).

Stèle de Gwanggaeto

Dans le courant du VIème siècle après Jésus Christ, les Bushis apprennent à combattre à cheval armés d’arc (yumi) et de flèches. Ces archers montés sont estimés à 120 pour l’époque et sont socialement inférieurs aux aristocrates malgré leur pouvoir politique local. L’équitation deviendra dès lors un droit acquis du Bushi. Leur entraînement se concentre donc sur le maniement de l’arc et le renforcement de techniques de combat monté. Le combat au corps à corps n’est pour autant pas mis de côté car il reste la voie de survie en cas de chute de cheval durant la bataille. C’est vers 660 après Jésus Christ que l’infanterie japonaise se discipline et évolue par lignes.

bushi archer

En 701 après Jésus Christ, l’empereur Mommu s’inspire des codes chinois de l’ère Taiho pour permettre de structurer le Japon. On lui doit notamment le découpage du pays en 66 provinces qui deviendront les préfectures ainsi que la constitution d’armées sur base de la conscription d’un tiers des hommes recensés. Ces armées inspirées du modèle chinois sont lancées contre les Emishis mais essuient une cinglante défaite. A partir de 733, la cavalerie, principalement issue du Kanto, devient le plus puissant élément militaire sur le champ de bataille. Cette évolution tactique permet la soumission des Emishis. Cette force de cavalerie restera invaincue jusqu’au XIVème siècle après Jésus Christ avec l’apparition des yaris (lances longues). C’est à cette période que l’empereur commence à offrir des terres contre le service armé de ses cavaliers. Les Bushis deviennent donc propriétaires terriens. De 733 à 1100 après Jésus Christ le Japon compte tout de même quelques milliers de cavaliers. Vers la fin du VIIIème siècle après Jésus Christ les sabres s’incurvent progressivement grâce aux influences des techniques des Emishis. Les méthodes de combat d’adaptent au maniement de ces nouvelles formes d’arme et les formes d’entrainement changent proportionnellement. Du VIIIème siècle après Jésus Christ jusqu’en 1192, avec l’avènement du premier Shogun, la science du combat évolue relativement peu. C’est en 784 que l’empereur déménage la capitale de Nara vers Kyoto. Kyoto restera la capitale jusqu’en 1868. En 792, l’empereur Kammu suspend la conscription. Les Bushis deviennent alors progressivement des chefs de groupes armés avec leurs propres soldats issus des habitants de leurs terres.

empereur kammu

Aux alentours de 935 à 940 après Jésus Christ, Taira no Masakado se proclame empereur grâce au soutien des maisons guerrières. C’est à cette époque que l’idée d’une classe guerrière germe dans les esprits, en témoigne l’écriture de « la Voie de l’arc et du cheval » qui constitue les prémices du futur Bushido. Entre 1180 et 1185, la guerre de Genpei entre le clan Taria et le clan Minamoto voit la victoire écrasante des Minamoto lors de la bataille de Dan-no-ura. Cependant ces guerres claniques se déroulent de manière très civilisée, des duels d’archers ont par exemple lieu à Ichi-no-Tani afin de déterminer le vainqueur et le vaincu en évitant le massacre inutile de guerriers. A Kurikara, les Bushis utilisent des torches attachées aux cornes des bœufs pour tromper l’ennemi sur leur nombre réel et s’arroger la victoire. En plus de leur puissance militaire, les Bushi sont donc aussi des stratèges comme l’illustre l’exemple précédent. La guerre de Genpei marquera d’ailleurs la fin du pouvoir aristocratique sur les guerriers jusqu’à la fin du XIIIème siècle après Jésus Christ avec le refoulement des hordes mongoles.

guerre de Genpei

Jusqu’à cette époque, le Bushi peut donc se résumer en un archer monté et propriétaire terrien au sein d’une société japonaise inspirée du modèle chinois. Différents changements vont ensuite survenir entre le XIIIème et le XVIème siècle après Jésus Christ en entrant dans l’ère du Shogunat.

III. L’âge d’or du Bushi : le Shogunat

En 1192, Minamoto no Yoritomo est nommé Shogun (chef des guerriers) à titre permanent. Il base son gouvernement nommé bakufu (régime militaire) à Kanakura (60 km de Tokyo). Il nomme un gouverneur militaire par province afin de court-circuiter l’administration. C’est à cette époque que le bouddhisme Zen est introduit au Japon. En 1232 est établi le règlement de la justice shogunale. Globalement la guerre à cette période se résume à des conflits entre clans où le corps à corps est très rare. Le modèle des duels d’archers montés subsiste, entraînant peu de morts bien que les têtes des ennemis représentent des trophées de choix synonymes de récompenses. L’armure des Bushis s’alourdit un peu (masse moyenne de 30 kg jusqu’à 60 kg pour les plus lourdes) entraînant une réduction de la liberté de mouvement. Les techniques d’entrainement suivent ces restrictions afin de rester réalistes dans leurs applications sur le champ de bataille.

Minamoto no Yoritomo

En 1274, Kubilaï Khan veut conquérir le Japon. Les mêlées entre les troupes mongoles et japonaises sont violentes car les mongoles ne suivent pas de règles de combat. Ils utilisent également des catapultes et des explosifs. Cette première flotte est miraculeusement dispersée et l’envahisseur bat en retraite. Les armées mongoles reviennent en 1281. Les Bushis combattent alors à pied au milieu des simples soldats. Ils parviennent à découper la mêlée au sabre qui s’avère plus affuté que les épées chinoises. Un énorme typhon (kamikaze = vent divin) repousse définitivement la flotte mongole. Les lourdes pertes qui ont malgré tout été infligées aux japonais et la discipline observée chez les troupes mongoles écaillent le vernis de la classe des Bushis. On observe parallèlement un développement du bouddhisme Zen au sein des guerriers.

Bushis japonais abodant des navires mongols

Après ce triste épisode, tirant parti de leurs expériences sur le champ de bataille, les Bushis vont s’adapter en mutant en une cavalerie lourde armée de sabres (les tachis sont des sabres plus longs et moins incurvés que les futurs katanas) et yaris. On constate alors le développement du combat à pied. C’est la fin des duels à distance pour la gloire des mêlées de choc. Les postures ancrées et des mouvements de corps préparant au maniement des lances deviennent alors déterminants dans l’étude des formes de combat ainsi que le travail de formes du maniement du sabre.

Bushi monté

Les Bushis prennent progressivement un poids politique. C’est ainsi que 1333 voit la fin du régime des Hojo (belle famille de Minamoto no Yoritomo) face à l’empereur Go-Daigo soutenu par les Bushis. En 1336 Ashikaga Takauji s’empare du shogunat après sa victoire sur les impérialistes lors de la bataille de la rivière Minato. Go-Daigo s’installe près de Yoshino et fonde la cour du sud concurrente de la cour de Kyoto. En 1378, Ashikaga Yoshimitsu installe le shogunat à Kyoto. Cela marque la fin de la guerre civile entre la cour du sud et du nord. C’est durant la période du XIVème siècle qu’on peut voir se développer une nouvelle présence massive sur les champs de bataille, c’est celle des Ashigarus. Il s’agit de fantassins piquiers d’abord armés de yaris puis plus tard de naginatas qui constituent une énorme puissance militaire très bon marché.

Ashigaru

De 1467 à 1477 se déroule la guerre d’Onin qui ouvre la période Sengoku (les états combattants). Les chefs de guerre des régions prennent le pouvoir local. Les régions se retrouvent bien souvent en autogestion et c’est à cette période qu’apparaissent les Daimyos, seigneurs militaires et mécènes, qui vont promouvoir un essor artistique qui influencera profondément les guerriers. C’est durant cette période que les tachis (sabres droits) évoluent en katanas (plus incurvés mais beaucoup plus tranchants) qui entraînent une modification de l’escrime. En effet le maniement efficace du katana implique des mouvements où la rapidité et l’adresse sont décisives. Les mouvements de corps dans les arts de combats japonais suivront tous cette influence qui s’imposera comme un modèle.

katana

IV. L’arquebuse et le Bushi mousquetaire

En 1543, un navire portugais s’échoue sur les côtes du Japon. Ces armes existaient déjà en Corée depuis 1377 mais le modèle utilisé par les coréens était très grossier en comparaison de la finesse et de la précision du modèle portugais. Le Japon récupère ainsi les arquebuses portugaises et parvient à les produire en masse. Parallèlement le christianisme importé par les portugais se développe au sein des Daimyos.

Hokusai 1817 Premiers Fusils au Japon

En 1560 a lieu la bataille d’Okehazama où Oda Nobunaga, petit Daimyo, écrase Imagawa, grand seigneur. Nobunaga sauve ainsi Kyoto et est mis à l’honneur par le Shogun Ashikaga. En 1571, Nobunaga démontre encore sa puissance en rasant le monastère bouddhiste du mont Hiei par crainte de sa force militaire. En 1575, Nobunaga et Tokugawa Ieyasu vainquent la cavalerie des Takeda à Nagashino grâce aux arquebuses. Les Ashigarus sont en effet passés de lanciers à mousquetaires et composent d’immenses armées. Les différents pelotons d’Ashigarus sont encadrés par des Bushis. Cette révolution militaire change totalement le visage des batailles sur le sol japonais.

Bataille de Nagashino

En 1582 Toyotomi Hideyoshi succède à Nobunaga. S’ouvre alors la chasse aux sabres dont le but est de réduire le nombre d’armes sur le territoire. Le choix proposé aux guerriers est de choisir entre le port de l’épée et l’agriculture. Cette loi permet une pacification du Japon et impose surtout le monopole des Bushis sur le port des armes et sur la puissance militaire. Entre 1592 et 1598, le Japon mène de nombreux assauts contre la Corée (conquise par les Ming) lors de la guerre Imjin. L’échec qui en résulte relativise l’invincibilité supposée des Bushis.

Assaut de Pusan en 1592

Le modèle du Bushi du XVIème siècle est donc celui d’un capitaine de mousquetaires, stratège et meneur d’hommes. Les formes de combat intègrent le maniement de ces armes à feu mais encore et surtout le maniement des armes traditionnelles du champ de bataille afin de trancher les pelotons d’arquebusier ennemis ou de protéger les lignes alliées.

V. Sekigahara : du Bushi au Samouraï

En 1600 a lieu l’historique bataille de Sekigahara. On y constate la quasi absence des arcs qui se sont raréfiés depuis le XIVème siècle. Suite à sa victoire face à Toyotomi, Tokugawa Ieyasu devient Shogun en 1603 et établit son Shogunat à Edo.

Sekigahara

La prise d’Osaka en 1615 marque la fin des Toyotomi et des guerres civiles. Le pays est officiellement unifié, les Daimyos sont contrôlés par le Shogun et une seule place forte par fief est maintenue. Le port d’arme est officiellement le symbole exclusif de la caste reconnue des Bushis renommés en « samouraïs » (littéralement serviteurs) qui deviennent fonctionnaires du régime.

Samurai

En 1635 le sankinkotai est édicté par le Shogun. Cette loi oblige les seigneurs à siéger un an sur deux dans la capitale. Les dépenses qui en découlent affaiblissent le retour potentiel d’armées et développent le commerce ainsi que la puissance des marchands. En 1641, après la purge des chrétiens, le sakoku est voté. Cet édit impose l’isolationnisme du Japon à quelques exceptions près (tels les hollandais et quelques chinois) jusqu’au XIXème siècle.

Sakoku jonque chinoise

En 1702 se déroule le fameux épisode des 47 ronins. Cette mésaventure bien connue illustre l’ambiguïté du système face aux samouraïs privés d’emploi dans cette société en paix. La mort par le fameux suicide rituel (seppuku) semble la seule solution face aux contradictions et aux injonctions paradoxales imposées aux samouraïs. A titre indicatif, 400 000 samouraïs étaient recensés en 1650. Le Néoconfucianisme, qui est la doctrine officielle sous le régime Tokugawa, veut figer l’ordre social. L’idéalisation du Bushido est un moyen parmi d’autres d’arriver à cet objectif. Tous les traités rédigés avant le XVIIIème siècle se concentraient sur l’aspect militaire des Bushis. Le Budo Shoshin-shu, le Hagakure de Yamamoto Tsunemoto qui sont rédigés à cette époque justifient les vertus de la nouvelle caste et redorent le blason des guerriers tombés dans la décadence. Le Bushido est formalisé dans ce contexte et sur cet idéal.

47 ronins

Du XVIIème au XVIIIème siècle, les samouraïs n’ont plus pour seule activité que les écoles d’arts martiaux (Koryus) qui se multiplient au Japon (elles sont d’ailleurs trop nombreuses pour être toutes abordées dans un article) pour devenir les bases de la réinterprétation du « samouraï ». Le Bushido a donc pour double objectif de mythifier la caste mais surtout de réguler son fonctionnement afin de prévenir les turbulences causées par les samouraïs. Ce modèle du samouraï intemporel et hors de tout contexte historique se développe progressivement. Cet état de crise des samouraïs perdurera jusqu’à la moitié du XIXème siècle.

Le commodore Perry et ses vaisseaux noires arrivent à Edo en 1854 et ouvrent le Japon au commerce extérieur par la force. Cet épisode entraînera la guerre de restauration en vue de moderniser le Japon face aux envahisseurs étrangers.

Commodore Perry

L’année 1868 marque la fin du shogunat (bakumatsu) avec le renversement des Tokugawa, partisans d’un Japon isolé et enfermé dans ses traditions. La restauration de l’empereur Mitsuhito (qui prend le nom de Meiji) est soutenue par une grande partie des samouraïs qui affrontent les clans fidèles au shogunat. La capitale Edo devient Tokyo.

Meiji

C’est en 1876 dans l’élan de modernisation du Japon que la caste des samouraïs est abolie par l’interdiction du port du sabre. Il en résulte la révolte de Satsuma menée en 1877 par Saigo Takamori qui sera écrasée mais transformée en modèle des valeurs traditionnelles du Japon. Saigo Takamori est anobli à titre posthume comme le dernier samouraï. S’en suit alors une militarisation de la société japonaise basée sur les différents modèles occidentaux.

Samouraïs de Satsuma

VI. La modernisation du Japon : mort et renaissance du Samouraï

L’artisan majeur de cette modernisation du Japon est Yamagata Aritomo. Ce jeune soldat est remarqué par Omura Masujiro (médecin fait samouraï qui sera tué en 1869 par ses samouraïs révolutionnaires. Yamagata part pour l’Europe et ramène le modèle militaire prussien au Japon. Il se distingue par la victoire lors de la rébellion de Satsuma puis lance le culte impérial (religion d’état) pour renforcer l’armée et lie ce culte à une mystique des samouraïs sans réalité historique. Le Bushido lui offre un terreau fertile à la promotion du nationalisme ainsi qu’à sa politique d’unification et modernisation. Le « samouraï » devient l’autel de l’occidentalisation du Japon. Savant mélange du Bushi et du Chevalier romantique occidental auquel on peut ajouter le militarisme prussien et le jingoïsme (diplomatie appuyée par un bras lourdement armé) anglais (toutes ces valeurs ayant été rapportées d’Europe par la nouvelle élite japonaise dont Yamagata fait partie) composent le modèle du samouraï selon Yamagata Aritomo. Le samouraï symbole du shogunat devient le symbole de l’ère Meiji et de la modernisation japonaise.

Yamagata Aritomo

En 1882 l’empereur proclame le Gunjin Chokuyu (code des soldats et marins) qui est un recueil mélangeant le Bushido et le Roman Courtois occidental. Yamagata autonomise également l’armée par rapport au gouvernement. Poussé par la victoire de la guerre sino-japonaise en 1895 puis sacré héro en 1904 grâce à sa victoire face à la Russie, Yamagata exacerbe le militarisme du Japon. C’est en 1900 que l’ouvrage syncrétique de vulgarisation « Bushido : The Soul of Japan » est publié aux Etats-Unis par Nitobe Inazo. Les idées qui y sont développées tels que l’identité nationale intemporelle fascinent et inspirent la politique et les militaires européens et américains. Le mélange culturel de cet ouvrage (modèle d’un japon lui-même secrètement inspiré par des idées issues d’occident) permet à tout un chacun de s’y retrouver et de s’y identifier.

Nitobe Inazo

Yamagata, de son côté, a conféré trop de pouvoir décisionnaire aux grades inférieurs ultra-endoctrinés et radicalisés qui dirigent véritablement l’armée (en contradiction avec l’empereur) dès 1920 entraînant la conquête de la Mandchourie et la seconde guerre sino-japonaise (1937). L’angoisse d’une nation plongée trop rapidement dans la modernité amène donc à Pearl Harbor et la guerre du Pacifique (où naît l’image pervertie du samouraï « kamikaze » créée par l’Occident pour justifier sa défaite du moment. Le terme restant plus que caricatural et qui a persisté jusqu’à aujourd’hui) ainsi qu’au désastre de 1945. Le Seppuku se multiplie durant la deuxième guerre mondiale pour finalement disparaître au terme de celle-ci. 

Armée japonaise 1942

C’est dans ce contexte d’après guerre que les koryus (écoles anciennes) interdites par l’occupant américain évoluent essentiellement vers les Budos (écoles modernes) par le génie de grands maîtres (Jigoro Kano, Gichin Funakoshi, Morihei Ueshiba …) dont le souci est de préserver les enseignements profonds des arts martiaux japonais.

Kano Funakoshi Ueshiba

Dans la période des années 1960 et 1970, le miracle économique japonais est mis sur le compte de l’application du Bushido au monde de l’entreprise. Le mythe du samouraï est redoré et les arts martiaux japonais, vecteurs de transmission de ce modèle, se répandent de manière universelle. Véhicules de l’image du samouraï modernisée encore une fois (notamment par les codes cinématographiques du Western avec Kurosawa), ces Budos ont ouvert grand la porte du monde occidental aux arts martiaux japonais puis issus de toute l’Asie et enfin du reste du monde, permettant ainsi la vulgarisation de ceux-ci.

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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