L’exercice des quatre questions d’Erwan Cloarec

Cet article fait partie d’une expérience collective lancée par Erwan Cloarec sur son blog de la pratique sauvage. Vous y trouverez le contexte posé ainsi que les réponses proposées par les différents participants à cette réflexion.

Je reproduis ici le texte que j’ai proposé en réponse à Erwan tout en vous invitant à parcourir encore et encore son blog qui est une mine d’informations incroyable.

Sébastien Place Aïkido

Introduction

11 – 12 – 13 – 14h – 15min – 16s. Il y a maintenant quelques heures qu’Erwan m’a gentiment proposé de participer à cet exercice de réflexion subtil qu’il a lancé sur son blog de la pratique sauvage. Cela fait plusieurs années que j’ai plaisir à lire les productions d’Erwan. Lui et moi avons été mis en relation directe par Léo Tamaki il y a environ un an.  J’ai depuis eu le plaisir de pratiquer en sa compagnie lors du dernier Aïki Taïkaï. En réalité je le connais peu mais il m’inspire une énorme sympathie. Erwan incarne pour moi une source d’inspiration tant par son immense culture martiale proportionnelle à sa modestie que par sa transversalité dans les disciplines martiales, thérapeutiques ou d’expression. De plus il est toujours disponible pour répondre à mes questions concernant la Sagesse du Corps et le travail général d’Allen Pittman qui est devenu une référence pour moi. Je ne suis pas un habitué du genre d’écriture qu’Erwan m’a présenté, restant le plus souvent dans le rôle de lecteur de la blogosphère des Arts Martiaux. Je prends donc le temps afin de m’appliquer dans l’écriture de ces quatre réponses. Lourde tâche que voilà, autant me lancer de suite.

I/ D’où parles-tu ?

Je parle depuis un petit dojo dans un petit pays. Autrement dit je parle depuis un lieu qui n’est pas grand-chose. Je parle du haut de … 10 ans d’Aïkido et de petits essais dans différentes pratiques martiales, corporelles et thérapeutiques. Autrement dit je parle à partir d’une expérience pratique qui n’est pas grand-chose non plus.

Je m’exprime surtout depuis mon esprit curieux installé dans un grand corps maigre et malhabile, un peu comme un enfant empêtré dans un costume d’adulte, se prenant les pieds dans les replis et ne trouvant plus ses mains au beau milieu des manches. Depuis quelques déboires physiques dus à un accident de la route pendant mon enfance j’avais adopté l’attitude la plus simple qui consistait à admettre que le sport (et par ignorance tout ce qui touchait aux mouvements du corps) ce n’était pas pour moi. Heureusement ce point de vue remonte à une époque fort lointaine et j’ai eu depuis la joie de réapprendre que le corps n’est pas qu’un véhicule pour le cerveau. L’image peut sembler simpliste mais j’ose croire que c’est la vision d’un nombre important de personnes, imposée par notre société trop intellectuelle.

J’ai d’ailleurs beaucoup plus d’aisance à lire une multitude d’informations sur les arts martiaux que de les mettre en pratique d’une manière que je puisse juger acceptable. La vie m’a permis de me tourner vers les arts martiaux afin de me rééquilibrer, de contrebalancer mon côté beaucoup trop cérébral. Dans le monde des pensées et de la logique tout est facile. C’est le monde de la théorie et ne dit-on pas que tout est facile en théorie. On apprend, on met en pratique et on passe à la suite.

Dans le monde du corporel rien de tout cela ne fonctionne. J’en peine des heures durant pour acquérir (et non pas comprendre) un simple déplacement de pieds. Je perds l’équilibre dans des pivots et des projections avant de me réceptionner tant bien que mal par des chutes bien souvent trop lourdes.

Heureusement je peux compter sur de nombreux professeurs, experts ou partenaires de dojo pour m’inspirer, me guider ou encore me permettre de me corriger.

II/ Connais-toi toi-même ?

Me connaître, c’est d’abord explorer mes limites. L’imagination est sans limite mais le corps a bel et bien les siennes. La recherche martiale me permet de rejeter cette dualité, cette idée ancrée en moi que d’une part je suis une somme de pensée illimitée et d’autre part un être organique soumis à la pesanteur, aux lois de la génétique et à la mort. Ces balises qui sont autant de limites qui vont me permettre de dessiner les contours de ce que je suis. Le travail martial est une quête vers moi en tant qu’unité indéfinissable, en opposition au mode de pensée duel occidental qui imprègne mon mode de vie et ma culture.

Dans un second temps, en exprimant la question à voix haute j’entends « Connecte-toi (à) toi-même ». Acte manqué ou non, je dois bien admettre que la recherche de moi passe par les autres. Pour chercher à me connaître, j’ai pris le chemin des tatamis pour de mauvaises raisons. D’un naturel profondément introverti, au fond de moi je voulais devenir fort, puissant par rapport aux autres. Ce qui aujourd’hui me semble monstrueux, c’est de penser à ce moteur de notre société occidentale : la compétition. Il faut que je sois meilleur que l’autre. Il faut que je passe devant l’autre. Mais pour devenir moi j’ai besoin du regard de l’autre. Pour devenir moi j’ai besoin de tisser des liens avec lui ou elle. Dès que j’entre en compétition avec l’autre, je ne tisse plus de lien et par conséquent je suis en train de me suicider. Toute compétition est un suicide. Mon moi en perpétuel mouvement, changement ou mutation ne peut être défini, je pense, que par ses éléments limitrophes : les personnes qui l’/m’entourent.

Je crois donc qu’en suivant les voies martiales j’accomplis un voyage vers cet inconnu qui est moi par la seule route praticable, celle qui passe par les autres. Cette connexion à moi-même et à l’autre qui ne passe pas par les mots mais par les sensations et qui fusionne idée et mouvement au travers du ressenti.

III/ Les ancêtres et les morts ?

Le passé a souvent pris une place trop importante dans ma vie. Ce doit être lié à mon tempérament nostalgique. J’aime à croire que beaucoup de sagesse est enfouie dans les traces que nos ancêtres nous ont léguées. Prudence est de mise car ce type de quête peut vite virer à l’obsession. Cependant l’image du passé reste une image, aussi reluisante soit-elle. Le passé passe à mes yeux pour quelque chose de figé, de calme, de silencieux. Une chose qui a été vivante mais qui n’est plus, un décor rassurant par-delà lequel je dois faire face à un présent instable, mouvant et surprenant mais tellement vivant.

Les écoles traditionnelles ou encore les filiations revendiquées au sein des écoles martiales sont à mes yeux les ramifications des ancêtres dans le présent. La part de passé ancrée dans le présent contribue aussi à définir ce que je suis. En tant que pratiquant, je peux donc me situer au sein de la masse comme appartenant à tel ou tel courant. A titre personnel, je pense par contre que ce type de définition de l’individu est biaisée et vise surtout à marquer la différence au détriment de la ressemblance. De nombreuses personnes de mon entourage martial se définissent eux-mêmes comme les héritiers ou les successeurs de tel ou tel grand maître. La démarche de préservation me touche mais selon ma sensibilité, le risque de s’enfermer dans une pratique du passé me semble être la perte de la réalité, la perte de la connexion avec le présent.

Le respect dû aux morts et le souvenir de ceux-ci constituent pour moi un moteur dans l’accomplissement de mon propre chemin, de ma propre construction. Ces modèles se doivent d’être inspirants pour les vivants selon la sensibilité et la part de subjectivité que nous possédons. Je peux par exemple avoir connu de son vivant un grand maître mais la perception que j’ai pu avoir de lui n’est qu’un fragment de son œuvre et de sa personnalité. Jamais je ne pourrai devenir son alter ego, je suis donc soumis à l’accomplissement de moi-même en m’inspirant de ce maître. La même démarche peut s’appliquer à l’idée que je me fais d’un maître du passé dont je ne possède que des traces écrites ou vidéos. Je peux me sentir motivé par l’idée que je me fais de son travail, tout en étant à mille lieux de ce que cet expert avait en réalité produit de son vivant.

Pour conclure sur cette question, les morts et les ancêtres sont aussi un bon moyen de transcender l’idée de ma propre mort, idée de laquelle découle l’essence de toutes les angoisses et peurs de mon existence. Dans les arts martiaux, je crois que l’ambivalence de l’existence, soit la sensation de la vie et de la mort, doit nous rester à l’esprit en permanence même sous la forme simple de la dualité équilibrée de peur/securité.

IV/ Forger ses propres outils ?

Historiquement et culturellement nous avons créé l’outil. Mais l’outil façonne également l’humain en retour. La société contemporaine, trop cérébrale, méprise beaucoup le travail manuel. Mes mains sont pourtant les premiers outils mis à ma disposition. Elles sont des outils extraordinaires par leur polyvalence et leur capacité adaptative. L’évolution du cerveau humain s’est faite et se fait encore dans un rapport aux mains. Ce monde qui m’entoure est le produit de l’action de nos mains et de nos outils. J’interagis donc avec le monde essentiellement par mes mains que ce soit de manière destructive ou constructive.

L’outil n’est rien intrinsèquement, il devient ce que j’en fais. Si j’en reviens à la notion de compétition/compétitivité que j’ai cité dans la question 2, de manière très froide et pragmatique, l’outil le plus efficace dans ce cadre devient l’arme qui me permet de mettre à mort mon concurrent, même de manière symbolique. L’outil ultime apportant une réponse ultime dans le cadre de ce problème martial (dans le sens guerrier étymologiquement) est ici simple mais définitivement efficace. Ce chemin est donc une impasse dans mon développement personnel.

Dans un champ plus abstrait, un outil est une idée, un mode de pensée ou encore une manière d’agir ou de bouger. Mais il se doit d’être plus qu’un principe ou une thématique. Un outil est toujours selon moi le reflet d’une époque. Il est donc nécessaire que l’outil, pour être efficace, soit en phase avec la réalité d’aujourd’hui. Il doit être à ma disposition pour relever les défis que j’aurai à affronter au quotidien. Un outil d’une autre époque ne me sera donc pas utile aujourd’hui tel quel. Une adaptation/adoption de l’outil m’est nécessaire afin de le rendre efficient. Dans le cadre du travail du corps, je crois devoir m’approprier chaque apprentissage afin de l’intégrer à mon mode de fonctionnement et mon environnement. Sans cela je risque d’accumuler une masse d’objets ou de savoirs inutiles. Mes mains et mon corps en général sont donc les plus formidables outils dont je dispose et je conclurai cette dernière question en citant l’article que j’avais rédigé pour expliquer le nom de mon dojo :

« Pourquoi « Togishi » Dojo ? Parce que le travail que nous tentons de développer par la pratique de l’Aïkido est similaire à celui d’un polisseur de lame. Par la répétition du geste, nous aiguisons nos mouvements et nous tentons de rendre à notre corps ses mouvements originels, épurés, simples.

De la même manière, nous retravaillons la forme du corps, sa posture et nous la nettoyons de sa rouille, de son usure due au temps et aux mauvais traitements que nous lui avons fait subir. Dans un second temps nous travaillons également le côté esthétique du mouvement en l’allégeant et l’affinant encore et encore.

Confier son corps à un professeur d’Aïkido est un geste de confiance. Car le polissage de la technique est aussi un travail délicat, car une erreur peut endommager le corps du pratiquant. De même, le professeur se doit de rendre au pratiquant son corps sous sa forme d’origine (nettoyée des gestes parasites, négatifs, inutiles …), c’est pourquoi il lui est nécessaire de connaître le mieux possible les élèves qui se confient à lui. »

Conclusion

Merci à toi, Erwan, pour m’avoir proposé de répondre à ces quatre questions ardues. Je m’y suis appliqué de mon mieux avec la plus grande sincérité, malgré mes lacunes, en espérant que ce texte corresponde à tes attentes.

Avec toutes mes amitiés,

Sébastien

Sébastien Place Aïkido

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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