Retour sur le stage d’Erwan Cloarec

Erwan Cloarec en Belgique

A la suite de Stéphane Crommelynck qui a déjà rédigé ce billet consacré à la première série de stages d’Erwan Cloarec en Belgique, je souhaite à mon tour vous faire partager le travail riche qu’Erwan nous a proposé durant trois jours lors de sa tournée en Belgique. Je reviens donc un peu tardivement (le temps libre manquant parfois) sur la venue d’Erwan au dojo et sur les apports considérables qui en ont découlé dans ma pratique martiale (et je l’espère, dans celle des autres participants au stage).

Erwan Cloarec au Togishi Dojo
Erwan Cloarec au Togishi Dojo – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Si vous ne connaissez pas encore Erwan, je vous dirige vers cette interview qui vous permettra de mieux comprendre les axes de recherches martiales développés par ce pratiquant peu commun. Je tente de présenter les éléments dans leur ordre chronologique autant que faire ce peut et je prends l’entière responsabilité de toutes les erreurs d’interprétation du travail d’Erwan qui pourraient ce glisser dans ce billet.

Vendredi soir : travail du Hsing-I

Le cours a débuté par une série d’échauffements basés sur des exercices relativement universels tels les mouvements de rotation de la nuque ou des épaules. Je retiens surtout l’échauffement des pieds, chevilles et genoux consistant à dessiner un cercle de plus en plus large avec la pointe des orteils sur le sol. Une fois le mouvement progressivement élargi, le travail passe de la cheville au genoux avec des sensations intéressantes. L’exercice se transforme ensuite en un dessin d’une sorte de huit : un grand cercle sur le devant (permettant d’ouvrir et d’éveiller la hanche) et un petit cercle derrière afin de travailler l’équilibre du corps.

Explication sur les échauffements
Explication sur les échauffements – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

J’avais déjà eu la chance de bénéficier d’une initiation au Hsing-I lors de ma visite chez Erwan durant l’été. Au terme d’une session d’échanges sur la danse des amazones de la Sagesse du Corps d’Allen Pittman, nous avions un peu dévié vers les arts internes chinois. Le pragmatisme du Hsing-I m’avait réellement séduit. Ce côté un peu brut (à ne pas confondre avec brutal) ainsi que les angles de travail précis et la clarté des attaques m’avaient fait une très forte impression.

J’avais déjà présenté le Hsing-I (ainsi que le Baggua et le Tai Chi) dans cet article. Je vous propose malgré tout un court rappel afin de cerner les grandes lignes de cette pratique martiale :

Le Hsing-I Chuan est une boxe basée sur le système de cinq éléments (également nommé Wu Xing chuan ou boxe des cinq éléments). Ces éléments de la cosmologie chinoise sont : l’eau ou Tsuan chuan, le feu ou Huo chuan, la terre ou Heng Chuan, le métal ou Pi chuan et le bois ou Peng chuan. S’y ajoute le système des douze animaux qui sont : le dragon, le tigre, la colombe, le tai (oiseau mythique similaire au phoenix), le faucon, l’hirondelle, le coq, le serpent, le cheval et le double cheval, le singe et le couple aigle-ours.

Erwan a proposé de commencer le travail du Hsing-I par le Pi chuan (le poing du métal). Erwan a donc présenté à tous les bases du Hsing-I et de la position du Pi chuan : comment placer les pieds (légèrement plus écartés que dans un Hanmi), comment placer le poids, comment placer les mains dans la position de base (le bras correspondant au pied avant à hauteur du visage dans son extension naturelle paume tournée vers l’avant, l’autre bras fléchi contre la hanche la main devant le bas ventre paume tournée vers le sol), le placement des coudes (relâchés et vers le bas), position corps (extension naturelle de la colonne) ainsi que la position de « garde » avec les bras relevés et les mains vrillées au maximum.

Application du Pi Chuan
Application du Pi Chuan – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

 

Travail sur la position de garde
Travail sur la position de garde – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Aucun des participants n’étant pratiquant de Hsing-I à la base, le but du travail était de faire le lien entre les aspects tactiques et techniques. La réalité tactique est quelque chose qui, selon moi, manque trop en Aïkido où nous sommes bien souvent réduits au seul aspect technique rendant la pratique assez morte. En partant du Pi chuan, Erwan nous a invités à revisiter la notion d’atemi (je vous conseille d’ailleurs le Dragon magazine Hors-série Aïkido sur ce thème si vous pouvez vous le procurer). La frappe en tant qu’attaque mais aussi de réponse permet d’induire des réactions chez l’autre. Nous avons donc pu explorer différentes réactions sur différentes frappes et exploiter une partie les différentes applications tactiques qui en découlent.

Réactions sur une frappe
Réactions sur une frappe – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Des différents scenarii possibles, Erwan a sélectionné deux réaction standardisées bien connues qui sont la poignée de main (équivalent du Aï Hanmi Katate Dori) et la saisie en miroir (équivalent du Gyaku Hanmi Katate Dori). L’idée restant que sur une frappe au visage, le réflexe est de se protéger la face avec une main ou l’autre. Ce faisant il est possible d’utiliser cette main pour effectuer la saisie en question.

Position en poignée de main
Position en poignée de main – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Parmi les exercices appliqués par deux, Erwan a pris le temps d’expliquer comment utiliser les frappes vers le visage pour déplacer le poids du corps du partenaire vers l’arrière afin d’amener son pied avant dans nos mains par un mouvement de fauchage du pied.

L’équilibre du corps et le placement du poids sur les pieds sont très intéressants en Hsing-I car fort différents du travail que nous connaissons en Aïkido. Les jambes légèrement fléchies sont un point commun sur lequel il n’est pas nécessaire de s’attarder (pointe du gros orteil dans l’alignement vertical de la pointe du genoux …). Le poids du corps est par contre concentré sur le pied arrière permettant ainsi à la jambe arrière de concentrer une énergie potentielle comme un ressort. Cette configuration permet aussi de libérer la jambe avant afin de l’utiliser pour porter des coups (atemis du pied) relativement bas en direction de la jambe ou du pied du partenaire. Cette capacité à frapper à l’aide du bas du corps et du haut du corps simultanément est tactiquement très profitable. Il est ainsi plus facile de distraire le partenaire et de le déstructurer. Les appuis au sol se font au milieu de la plante du pied pour conserver un bon équilibre.

Fauchage du pied
Fauchage du pied – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Concernant les points communs par rapport à l’Aïkido, Erwan a insisté sur l’étirement de l’axe vertébral. Cette constante dans les arts martiaux est illustrée par Erwan comme « laisser fondre le bassin » et « élever le sommet du crâne en rentrant le menton ». De cette manière l’axe vertébral est renforcé et le corps peut-être connecté en verticalité. Les cervicales sont bien étirées et renforcées.

Samedi après-midi : suite du Hsing-I

Le samedi après-midi a vu se prolonger le travail du Hsing-I entamé la veille. En guise de remise en condition, Erwan nous a demandé de réaliser un exercice de poussée et de ressenti. Le partenaire vérifie sa structure en exerçant une poussée à une main sur notre torse. Il faut donc de l’autre côté sentir si l’axe est bien étiré et droit, comment le poids et la poussée se transfèrent dans les pieds etc.

Poussée et ressenti
Poussée et ressenti – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Erwan a aussi pris le temps d’expliquer quelques-unes des grandes lignes directrices du Hsing-I telles que son aspect offensif, la tactique de pousser le partenaire à croiser les bras afin de contrôler, le fait de pouvoir utiliser la jointure de l’index pour viser les yeux ou les temps etc. Il a ensuite développé les différentes utilisations de la main pour frapper : jointure des doigts, talon de la main avec la paume ouverte, tranchant de la main pique des doigts en extension vers la gorge … Après avoir invité les participants à essayer différentes méthodes de frappes, il a illustré comment les côtes deviennent une cible de choix une fois celles-ci ouverte par une saisie croisée du partenaire. Cet apprentissage du Hsing-I sur les ouvertures dans la posture du partenaire est surtout un excellent éveil à nos propres vulnérabilités et faiblesses potentielles.

Applications par deux sur le Pic Chuan
Applications par deux sur le Pic Chuan – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Erwan nous a guidé dans le mouvement d’approche du partenaire ou comment franchir cette distance nous séparant tout en se préservant. Etape décisive mais combien difficile malgré ses conseils et encouragements. Au bilan je retiens que la garde se moule dans une protection du type boxe afin de s’exposer le moins possible.

Le potentiel d’utilisation du pied avant est assez impressionnant : frapper le genoux, le tibia ou le pied, plier le genou par un coup arrière, faucher … Autant d’aspect qui ouvrent les perspectives sur la pratique martiale (l’Aïkido négligeant bien souvent le danger potentiel des jambes et des pieds).

Attaquer le haut du corps pour atteindre le bas et inversément
Attaquer le haut du corps pour atteindre le bas et inversément – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

L’idée générale que j’en retiens est d’utiliser les mouvements d’entrée pour déséquilibrer le partenaire. Erwan a d’ailleurs présenté ce principe avec le mouvement qui initie chaque séquence de Hsing-I : rassembler les mains au dessus de la tête, l’extrémité des pouces et des index se touchant, pour les descendre sur le côté au niveau de la hanche. Sur un double saisie de gorge, ce mouvement permet de projeter très efficacement le partenaire.

Erwan en a profiter pour nous parler des applications du Hsing-I dans l’armée chinoise. En effet les mouvement du Hsing-I  s’effectuent très naturellement armé d’un bâton. De là à l’utilisation de la baïonnette, il n’y a qu’un pas que les militaire chinois n’ont pas hésité à franchir, permettant de former très rapidement et efficacement les troupes à l’utilisation de ce type d’arme.

Le travail de l’après-midi a finalement permis de mettre en forme et en application le poing du métal, du bois, du feu et de l’eau.

Parer et attaquer simultanément
Parer et attaquer simultanément – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Ce travail intense s’est terminé par un exercice de méditation basé sur le conscience du souffle.

Dimanche matin : travail du Taï Chi

Le dimanche matin, Erwan a proposé au groupe présent à Chaumont-Gistoux au Sakura Dojo de travailler quelques aspects du Taï Chi – en lien avec le travail du Hsing-I présenté les deux jours précédents.

Une grande partie de l’échauffement était identique mais j’ai pu découvrir en plus d’autres aspects tels les mouvements circulaires des mains en symétrie et en asymétrie (« caresser les nuages » ?) alliée à un déplacement du poids d’un côté ou de l’autre. L’échauffement du cou et de la colonne vertébrale basé sur le mouvement de la tortue était également très enrichissant. Cela consiste à enrouler la colonne puis à la dérouler en faisant descendre la tête vers le nombril puis en la faisant remonter (comme la tête d’une tortue sortant de sa carapace).

Échauffement du dos de la tortue
Échauffement du dos de la tortue – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck
Echauffement du dos de la tortue (suite)
Échauffement du dos de la tortue (suite) – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck
Le dos de la tortue application
Le dos de la tortue application – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Le premier exercice qu’Erwan nous expose est une situation d’écoute du corps du partenaire. Face à face, le dos de mains en appuis contre celle du partenaire, il faut par ce contact ressentir et situer les tensions, les points d’appuis … dans le corps du partenaire. A partir de là, la suite de l’exercice se déroule en une saisie de poignet entraînant un déséquilibre chez le partenaire si l’on est capable de percevoir la tension dans son bras au bon moment.

Les mains qui écoutent
Les mains qui écoutent – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

L’écoute, la sensibilité, les angles et les poussées sont une grande part des subtilités du Taï Chi. Erwan précise également qu’en Taï Chi, lorsque durant une poussée la main est contrôlée, le coude prend le relais. Si le coude est contrôlé à son tour, l’épaule exerce alors la poussée à la place. L’idée majeure est l’adaptation et la polyvalence.

Poussée du corps
Poussée du corps – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Dans tous les exercices qu’Erwan nous a proposés, le départ était identique : face à face avec le dos des mains ou les avant-bras en contact d’écoute du partenaire. Erwan a alors expliqué que nous allions travailler quatre mouvements faisant partie de l’enchaînement nommé « Saisir la queue de l’oiseau » qu’il nous a présenté dans sa forme en solo. Cette entrée en matière s’enchaîne alors avec une application de contrôle du coude ressemblant à un ikkyo appuyé effectué sur un recul du corps hors de la ligne d’attaque. En pratique, lorsque le partenaire tente une poussée à l’aide d’une de ses mains, il convient de saisir le poignet pour prolonger la poussée et utiliser la main libre pour descendre le coude. Un retour en position neutre permet de faire enchaîner cette technique par les partenaires à tour de rôle.

Contrôle du coude (suite)
Contrôle du coude (suite) – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck
Contrôle du coude
Contrôle du coude – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Erwan a ensuite invité les pratiquants à réaliser une construction à partir de la technique précédente où la main qui contrôle le coude monte au visage pour solliciter la deuxième main du partenaire en défense. De là il est possible de facilement croiser les bras du partenaire afin de le projeter à l’aide d’une poussée.

Solliciter le deuxième main
Solliciter le deuxième main – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck
Rediriger la poussée des mains
Rediriger la poussée des mains – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck
Les bras croisés sont maîtrisés
Les bras croisés sont maîtrisés – Photo réalisée par Stéphane Crommelynck

Ensuite sur base de ces deux premiers exercices, le partenaire dont le coude est contrôlé peut le recentrer  en déconnectant le bras pour entrer vers les côtes du partenaire et le projeter par une poussée (par exemple d’épaule).

Un exercice de respiration pour amener le retour au calme a clôturé ce formidable stage.

Difficile donc de résumer trois jours d’un weekend si riche en quelques pages mais j’espère que ce compte-rendu vous donnera l’envie de suivre le travail d’Erwan Cloarec la prochaine fois que vous en aurez l’occasion.

Stéphane Erwan et Sébastien
Stéphane Erwan et Sébastien

Merci à tous ceux qui ont participé à cette première tournée belge du pratiquant sauvage et surtout merci Erwan !

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Flash Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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