Les arts martiaux et leur histoire – Partie 1 : Définir l’art martial

Introduction

Les mythes ancrés dans l’esprit de chacun concernant les Arts Martiaux sont nombreux. Pourtant, à l’heure où j’écris ces lignes, un immense travail de vulgarisation a déjà permis de démonter les fantasmes les plus courants concernant les super-pouvoirs conférés aux pratiquants d’écoles anciennes et ésotériques.

Le légendaire toucher de la mort
Le légendaire toucher de la mort

Cependant, la disparition de mythes entraîne souvent l’apparition d’autres croyances parfois encore plus ancrées que les précédentes. Ainsi la plupart des gens savent qu’il y a de nombreuses différences entre l’Aïkido, le Taï Chi, le Judo, le Karaté, le Taekwondo etc. mais peu sont réellement capable d’expliquer ces différences mais surtout de montrer du doigt les liens qui les unissent. Au travers des textes que je vais vous proposer ici, je souhaite mettre en évidence une vision de la filiation des arts martiaux, une présentation de leur esprit commun pour terminer avec la mentalité et les méthodes typiquement japonaises qui, par leur rôle précurseur, ont modelé le paysage martial contemporain de manière consciente et inconsciente. Je tiens d’ailleurs à remercier particulièrement Allen Pittman pour nos discussions qui m’ont permis d’élargir mon angle de vue sur le sujet, ainsi qu’Erwan, Ivan et Léo pour la documentation fournie par leurs blogs respectifs.

Partie 1 : Définir l’art martial

Le terme “arts martiaux”

Qu’est-ce qu’un art martial et d’où proviennent-ils ? Ces deux vastes questions ont déjà été le sujet de nombreux ouvrages. Art martial est un terme bien souvent mal compris. Le mot « Art Martial » provient de l’anglais « Martial Arts » qui a lui-même emprunté ce terme au Latin : Mars est la divinité incarnant la guerre dans le panthéon Romain.

Statue de Mars
Statue de Mars – Musée du Capitole

Dans le courant du XIVème siècle, le mot est cité en 1357 et à partir de 1430, ce terme désigne l’entrainement à l’art de la guerre. Dans la langue française, le terme « martial » apparaît vers le début du XVIème siècle. Importés depuis l’Asie dans le courant du XXème siècle, ce que notre langue désigne par « arts martiaux » sont en réalité bien différents de tout cela.

Les arts de la guerre ?

En effet ces arts de la guerre avaient pour but de préparer au combat, mais dans un cadre assez éloigné de celui des champs de bataille. Si les arts martiaux constituent une excellente base pour les combats entre armées, leur orientation est différente. Dans une armée, c’est le nombre de soldats, la lourdeur de leurs armes (capables d’asséner rapidement des dégâts irréparables) et armures ainsi que les manœuvres de masse composées de gestes simples qui déterminent son efficacité dans le contexte médiéval ou antique.

Bataille d'Issus

L’espace et la liberté de mouvement si souvent nécessaires aux arts martiaux sont en effet une denrée rare sur un champ de bataille. L’utilisation des armes est par contre un pont évident entre la pratique de la guerre et les arts martiaux. Les armes classiques les plus connues (de la période antique jusqu’au haut moyen-âge) et leur maniement sont en réalité beaucoup plus ancienne que nous ne le pensons. En consultant l’un des plus vieux textes de l’humanité traitant de la guerre qu’est l’”épopée de Gilgamesh”, rédigé au XVIIIème siècle avant Jésus Christ en Mésopotamie, nous y découvrons que toutes les armes de combat (ou du moins leur principe de base) existaient déjà sous l’empire Mésopotamien à l’exception des explosifs qui ne furent inventés qu’au XIème siècle après Jésus Christ.

Bas relief représentant Gilgamesh - Musée du Louvre
Bas relief représentant Gilgamesh – Musée du Louvre

Gilgamesh, héros du royaume d’Uruk en Babylonie, est décrit dans les textes comme combattant à l’épée, à la hache, à l’arc et au javelot. A l’époque, les Sumériens possédaient en plus de tout cela les techniques du char, du bélier d’assaut et des armures primitives (plus proche du tonneau composé de lamelles de bronze que de la cuirasse).

Le combat singulier

En opposition à tout cet arsenal, le combat singulier est beaucoup plus ancien que la guerre. Il est l’héritier d’un combat à la vie à la mort entre un prédateur et sa proie impliquant toutes les manœuvres possibles afin de vaincre. Le combat singulier également appelé duel provient d’une recherche d’optimisation de ce principe. L’exemple le plus connu reste le combat légendaire de David contre Goliath, illustrant parfaitement le souci de précision et d’économie de moyen qui sont nécessaires pour atteindre l’efficacité.

David et Goliath par Gustave Doré
David et Goliath par Gustave Doré

Les arts martiaux ont toujours été étudiés pour des combats individuels afin de tirer parti des capacités développées par le pratiquant (rapidité, originalité, improvisation …) moins fort physiquement qu’un soldat mais plus spécialisé. Nous avons d’une part le combat militaire où prime la quantité et d’autre part le combat singulier où prime la qualité. Une plus grande armée, composée de plus d’hommes qui sont armés de plus d’armes (ou d’armes plus puissantes) vaincra par son nombre sans qu’il soit nécessaire que chaque soldat soit un expert dans le maniement complexe des armes. En combat singulier, avoir six armes sur soi ne sera d’aucune utilité et alourdira le travail face à une seule arme excellemment maniée. Les arts martiaux n’ont donc pas vu le jour pour permettre aux soldats de se défendre sur un champ de bataille. Les techniques de guerre étaient bien assez suffisantes pour ce genre de cas. Les mouvements coordonnés de troupes, les lignes de front serrées, la dynamique du champ de bataille sont autant de stratégies payantes à la guerre qui n’ont une utilisation que presque nulle dans le combat singulier. Un art martial cherche à neutraliser une attaque par n’importe quel moyen aussi rapidement que possible. Il doit être décisif.

Lutter pour gagner ?

La lutte, système de combat rituel ou ludique et codifié sous différentes formes, qui voit également s’affronter deux individus, n’est pas un art martial. La différence entre l’art martial et la lutte est que, dans le cadre rituel de celle-ci, les membres d’une communauté acceptent une certaine violence dans un cadre limité. L’affrontement est d’une manière ou d’une autre régulé. Spontanément un jeune enfant sait frapper, mordre ou bousculer son semblable. Il n’a aucun besoin d’apprentissage élaboré pour parvenir à ce résultat. La différence entre l’art martial et la lutte se situe là. L’art du combat de lutte est surtout présent dans le règne animal (et paradoxalement) dans le cadre des parades amoureuses et des luttes rituelles d’accouplement. La lutte humaine, pour sa part, est un rituel qui remonte déjà à l’époque préhistorique (par exemple les jeux Olympiques, le Pancrace …).

pancrace

La pratique d’un art martial implique, elle, un certain degré de sophistication. Si la lutte cherche un vainqueur, les arts martiaux cherchent à former le champion (Déf. : Ardent défenseur d’une cause, protecteur, personne remarquable, de qualité exceptionnelle) de la société dans laquelle ils existent et un individu capable d’affronter sereinement les difficultés de la vie.

L’esprit et l’art martial

L’art martial n’est pas un simple système de combat, c’est surtout une discipline de recherche de développement physique et spirituel personnel qui n’est ni brutale ni instinctive. Cette recherche est liée à la culture et l’époque au sein de laquelle elle se développe. Le sens de ces pratiques a changé par rapport à ce qu’il était à l’origine et cette évolution est nécessaire et salutaire. Les objectifs des arts martiaux se modifient avec les époques et cette capacité d’adaptation est la richesse véritable de ceux-ci. On peut donc considérer que si l’homme a, dès ses premières formes de civilisation, ressenti la nécessité de se défendre par les armes ou à mains nues, le guerrier est devenu pratiquant d’art martial lorsqu’en développant sa survie, il a commencé a renforcé consciemment son sens moral. Un cheminement intellectuel plus intense a débuté le jour où un humain en bouscula un autre, amenant ce dernier à réfléchir sur cet acte, entraînant un complexe effet de domino amenant lui-même à une combinaison physique et mentale proche du processus qui a donné naissance à la musique ou à la danse.

De l'art martial à la danse, il n'y a qu'un pas.
De l’art martial à la danse, il n’y a qu’un pas.

Pratiquer les arts martiaux c’est aussi se connecter avec nos origines par la filiation des plus vieux gestes de l’humanité tout en projetant ceux-ci dans l’avenir. Si les arts martiaux sont avant tout une rencontre du conflit, ils sont surtout l’expression d’une volonté de le surmonter car toute société humaine renferme en son sein les germes de l’antagonisme qui tendent à se manifester par le combat.

Une première conclusion

Depuis plus de 2000 ans, ce que nous appelons les arts martiaux font partie intégrante des grandes cultures asiatiques de manière profondément ancrée. Pour les décrire d’un point de vue physique, ils s’accompagnent d’exercices de santé. Ces exercices contiennent généralement les mêmes bases que les techniques ou mouvements potentiellement efficaces s’ils sont exécutés de manière fluide et puissante à l’encontre d’un tiers. Ces exercices appliqués illustrent déjà la nécessité de canaliser les énergies dynamiques, agressives …afin de les orienter dans un but constructif. La relation maître-élève est une autre constante des arts martiaux. Ce lien particulier sur lequel viendra se construire la confiance interpersonnelle et la confiance en soi (je parle ici de confiance sincère en un soi authentique) se retrouve dans tous les arts martiaux. Le refus de la peur de l’autre dont se nourrit la violence permet de trouver sa place au sein de la société et de la nature. Une connaissance profonde des mécaniques du corps et de ses possibilités grandit avec les années de pratique et ne cesse de s’affiner au fil du temps. Les os, les tendons et les muscles deviennent les supports et l’architecture du travail martial. La connaissance de techniques de soins peut également venir équilibrer les fonctions potentiellement destructrices afin de prévenir les accidents. La connaissance des points vitaux de l’organisme (système nerveux, sanguins, chi, ki …) s’appuiera sur ces éléments pour permettre de travailler en profondeur et au-delà des apparences.

Points vitaux

Les anciens maîtres, étant versés dans les médecines traditionnelles, faisant également preuve d’un engagement de corps, de pensée et de morale, proposaient un système éducatif complet. Les principes de longue vie et santé associés aux arts martiaux proviennent de plusieurs siècles d’enrichissement pratique. C’est ce processus lent et profond qui a entraîné une mutation des civilisations d’Asie puis du monde entier.

Les arts martiaux se situent au centre de trois influences majeures.
Les arts martiaux se situent au centre de trois influences majeures.

Il n’existe pas de corpus unique des arts martiaux et chaque école (ou plus véritablement chaque humain) a développé son style sur base de ses caractéristiques et des nécessités du moment. Les arts martiaux du monde, utilisant des mouvements naturels du corps, ont donc d’énormes ressemblances sans pour autant avoir tous une mystérieuse origine commune. Le corps humain est une formidable machinerie mais qui possède malgré tout bon nombre de limites. Les sports visent à utiliser le corps de manière à dépasser les limites de fonctionnement de celui-ci. Les arts du combat cherchent à comprendre le fonctionnement naturel du corps afin de le perturber, le bloquer ou le briser. Nous pouvons considérer qu’à un niveau très basique, l’art du combat utilise la mécanique du corps contre lui-même. De plus, les influences du milieu (montagneux, marécageux, désertique …) modifient l’utilisation du corps et troublent donc l’analyse purement gestuelle. Les filiations ne sont donc pas uniquement à chercher dans les gestes (formes) mais aussi dans l’esprit et la philosophie véhiculée par ceux-ci (fond).

Corps Esprit

À suivre … Partie 2 : Une histoire des arts martiaux : De la Mésopotamie à l’Inde

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Dragon - spécial Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

5 réflexions au sujet de « Les arts martiaux et leur histoire – Partie 1 : Définir l’art martial »

  1. Salut Sébastien,

    Je me demandais quelle était, pour toit, la différence entre un art martial et un art martial traditionnel. 🙂

    Je me permets aussi de te demander d’ou tires tu ces dates sur l’apparition du terme “martial art”, ça m’intéresse car je n’ai pas les même. 😀

    Au plaisir de te revoir,

    Nathan

    1. Bonjour Nathan,

      les dates que j’ai conservées pour cet article proviennent de “Les arts martiaux, toutes les disciplines” édité chez Larousse et de “La philosophie des arts martiaux” édité chez De Vecchi. Ils citent tous deux Geoffrey Chaucer qui cite le “torney marcial” en 1357 dans son poème “Troylus and Criseyde” à la ligne 1669. J’ai effectué plusieurs recoupements entre ces sources et d’autres articles plus épars afin d’obtenir ce qui me semblait la période la plus objective (tout cela est toujours une approximation historique).

      Selon mon point de vue actuel (que je développerai dans les suites de cet article), la différence entre un art martial et un art martial traditionnel est mince dans la mesure où le terme traditionnel s’applique au souvenir de ce qui a été, avec le devoir de le transmettre et de l’enrichir. Pour les différencier je dirais donc que l’art martial non traditionnel est le fruit d’une découverte par un individu ou groupe d’individu sans qu’il n’y ait eu de transmission préalable. De plus, paradoxalement, une fois qu’un art martial non-traditionnel aura été transmis à d’autres personnes, il entrera dans la catégorie d’art martial traditionnel puisqu’il s’inscrira déjà dans une (courte) tradition.

      J’espère que cette explication pourra éclairer tes recherches. Je te remercie beaucoup pour ce commentaire constructif et à très bientôt,

      Sébastien

      1. Merci Sébastien,

        Cela me permet d’observer une autre optique. Mais il me semble qu’il s’agit plus d’une interprétation plutôt littéraire du terme traditionnel. Justement c’est une question que je me pose, s’il n’y a pas autre chose qui définit un art martial traditionnel.

        Il ne s’agit là que de pistes de réflexion bien entendu 😉

        Merci également pour cette éclairage sur l’histoire du terme “art martial”.

        C’est un plaisir d’échanger avec toi 🙂

        A bientot,

        Nathan

  2. Bonjour Sebastien,

    Merci pour cet article enrichissant.
    J’ai également une question concernant la notion d’évolution dans l’art martial.

    En effet, pour revenir sur le terme de “traditionnel” utilisé plus haut, celui-ci peut souvent être compris comme faisant référence à une pratique ancienne et plus ou moins figée que les “modernes” essayent de suivre ou de redécouvrir (cette notion de redécouverte est très présente dans les courants néo païen par exemple). Ainsi pour exemple les katas ne seront pas ou peu modifiées et le travail des anciens sera repris à la lettre.

    A l’inverse, dans une vision plus large de l’art martial, on y voit intégrées des pratiques connexes d’avantage gymniques ou sportives où la forme codifiée perd de son intérêt et où la part philosophique paraît moins accentuée mais reste tout de même présente (respect de l’autre, dépassement de soi, travail corporel, etc.).

    Quelle serait ton avis concernant ces deux visions apparemment opposées de l’art martial?

    Merci et à bientôt,

    Vincent

    1. Bonjour Vincent,

      je te remercie pour l’intérêt que tu portes à mes articles.

      Pour répondre à ta question, je pense que ces pratiques que tu décris se placent à différents niveau dans le spectre des arts martiaux (délimité dans le schéma de l’article). Il est certain qu’il y a un point limite au delà duquel une pratique sort du champs martial pour devenir une lutte (ou un sport), une philosophie (prédominance de l’idée au détriment d’un travail actif) ou encore une technique de combat pure et dure (art de guerre sans aucun aspect ludique ou philosophique).

      Je pense sincèrement que les différents types d’arts martiaux oscillent tous entre ces trois pôles avec certaines prédominances qui leur donne une identité propre.

      J’espère avoir répondu clairement à ta question et je te souhaite une agréable pratique martiale

      Sébastien

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