Maîtres du passé – présent – futur ?

“Les maîtres du passé” est un thème qui résonne comme le générique du film des 7 samouraïs ou le son des bandes originales des films de Bruce Lee … Une saveur de nostalgie s’en dégage, baignée dans des souvenirs toujours sublimés comparativement à la réalité passée à laquelle ils se rapportent. Faut-il néanmoins faire table rase d’un héritage riche mais parfois trop pesant ? Quelle est la route à suivre entre les chemins de traverse de pratiquants lambda ou les sentiers balisés par les pisteurs aguerris, ténors de la discipline qui les ont arpentés maintes et maintes fois par le passé avant leur tragique disparation ? Sort-on systématiquement marqué au fer rouge de l’empreinte de ces géants si l’on a choisi de les suivre longuement ou même pour un petit bout de chemin ?

L’ombre du passé à la lueur de l’avenir

L’Aïkido comme toutes les traditions (martiales ou non) se heurte à la problématique de la relation du maître à l’élève. Un sujet vaste qui, je pense, soulève plus de questions qu’il n’y apporte de réponse. Nous pouvons toutefois établir que la relation de maître à élève en arts martiaux est plus que souvent présentée, implicitement ou pas, comme l’objectif ultime de tout pratiquant qui se respecte. Au travers de recherches multiples, nous finirons par rencontrer “Le” maître (par une rencontre parfois formelle, parfois spontanée) et ce dernier nous mènera forcément au bout de la voie ou presque. Image d’Épinal, la réalité s’avère forcément plus complexe et nuancée. Comme s’il fallait mettre ses pieds dans les chaussures d’un autre pour parvenir à avancer dans la discipline … pour devenir soi-même un “maître” …  Faut-il donc que je singe tel ou tel de mes défunts professeurs pour maintenir l’illusion qu’il survit un peu dans les formes techniques que je reproduis à l’infini ? Vouloir fixer dans le temps les formes de travail des maîtres disparus ne s’oppose-t-il pas au progrès et ne cultive-t-il pas une sorte de nostalgie du passé. Le retour à la réalité peut sembler douloureux mais cette imitation de ce qui a été ne permet honnêtement pas à la pratique de s’élever. Comme l’histoire le montre de manière multiple, les enseignements fondés sur une tradition figée disparaissent malgré tout.

Morihei Ueshiba en compagnie de Masamichi Noro, de son fils Kisshomaru Ueshiba, de Koichi Tohei et de Hiroshi Tada

Si l’on se concentre sur les maîtres du passé de l’Aïkido, ils étaient pour la plupart de jeunes adultes fraîchement sortis de quelques années de formation poussée auprès de Morihei Ueshiba et fort peu préparés aux défis qu’ils allaient rencontrer dans leurs différents périples à travers le monde. Une fois débarqués dans nos contrées lointaines, ces ambassadeurs de la discipline ont eu fort à faire pour permettre d’installer leur art martial et briller autant que possible dans la sphère, relativement neuve dans l’esprit des européens, des voies de développement venues d’Asie. Une fois un public conquis au-delà de leurs espérances, comment ont-ils géré cette notoriété qui leur est tombé dessus sans qu’ils y soient forcément préparés ? Comment ont-ils fait face à la complexité des rapports sociaux devant tant de personnes qui cherchaient peut-être en eux plus que ce qu’ils ne pouvaient réellement apporter ? Je n’ai pas forcément les réponses à ces questions et pourtant je ne peux m’empêcher de penser que la pression que les Uchi Deshi d’O’Sensei ont subi est tout bonnement incommensurable. Et c’est peut-être là qu’il faut chercher l’intérêt de conserver ces maîtres du passé comme référents. Leurs pratiques étaient parfois totalement opposées même si elles menaient à un même but. Mais la force de leur esprit, leur courage, leur dévouement au développement de l’Aïkido et de ses valeurs est un noyau commun, le plus petit commun diviseur que l’on puisse trouver entre eux. Ils n’ont pas créé leur Aïkido par eux-mêmes mais ils ont pu le redécouvrir chacun à leur manière.

O Sensei entouré de Kurita Yutaka, Shimizu Kenji, Saotome Mitsugi, Kanai Mitsunari, Toheï Akira, Ueshiba Kisshomaru, Maruyama Shuji, Watanabe Nobuyuki (1964)

Sugano Sensei est le seul grand maître disparu que j’ai eu l’occasion de croiser plusieurs fois lors des nombreux stages qu’il animait en Belgique durant la première décennie des années 2000. Suis-je en position légitime pour parler de lui et l’influence directe et indirecte de son enseignement … je ne le pense pas. Mais il constitue un bon exemple concernant l’héritage laissé par un expert de son envergure et de la pérennité de ce leg. Sugano et les autres maîtres du passé de l’aïkido étaient de véritables disciples du fondateur qui avaient réalisé profondément le sens de la pratique. Au travers des témoignages le concernant, il apparaît bien que durant sa vie il a été un guide et pour certains un ami. Un maître ou un ami qui montrait la Voie et accompagnait ses élèves sur le chemin. Les souvenirs de ses plus proches élèves qui l’ont suivi sur une très longue période concordent tous pour dire que Sugano sensei incarnait ce qu’il enseignait. Comme chaque humain, il n’était pas parfait et permettait à chacun et chacune de ses élèves d’éclairer ses propres ombres sans culpabilité. Il se remettait en question car il était lui aussi en chemin perpétuel. Il souhaitait clairement éviter à ses élèves de s’enfermer dans des impasses stériles au travers de la pratique. Il témoignait jusqu’au bout de sa vie d’une existence en harmonie avec la pratique qu’il enseignait. Certes, il était reconnu par ses élèves mais ce ne sont pas les élèves qui font le maître. Il ne se contentait pas d’enseigner, il transmettait la réalisation de l’enseignement au travers de sa propre pratique. Il ne  donnait pas les clés de la voie, il ne faisait que montrer le chemin.

Sugano Sensei – photo d’Hélène Rasse

En citant Seichi Sugano à titre d’exemple, je parle ici aussi bien de lui que de tous ses frères d’armes. Ces maîtres du passé avaient l’esprit libre et l’ont illustré en ne se permettant pas de rester passif et en ne se contentant pas de suivre. Ils ont taillé leur chemin dans des contextes difficiles. Ils ont dû endosser, parfois rapidement, parfois malgré eux, le rôle de guide à leur tour afin de conduire la masse de pratiquants d’arts martiaux qui s’étaient mis à les suivre. Une aura et un charisme exceptionnel étaient leurs atouts. Pour suivre sereinement leurs pas, il n’était pas nécessaire de faire preuve d’une foi aveugle. Mais ces maîtres de la transmission étaient les véhicules de l’Aïkido et pas des autorités investies d’un pouvoir particulier. Les vrais maîtres qu’ils étaient n’ont pas eu besoin d’exercer quelque forme d’emprise ou de pouvoir sur leurs élèves. Aucun d’entre eux ne promettait le Satori. Aucune certitude donc, aucune garantie non plus … Ils incarnaient des phares dans la nuit mais pas le fil d’Ariane dans le labyrinthe martial. Ils verbalisaient relativement peu, estimant que l’essence de l’art martial se transmet par une relation “i shin den shin”, d’esprit à esprit, au travers du geste. La richesse de notre voie martiale s’acquiert et se développe par transmission et non par simple accumulation de techniques. Le message et l’art des élèves de maître Ueshiba avait une fonction de portée universelle.

Sugano Seishi Senseï – par Hélène Rasse

Tout ce que je viens de rappeler montre bien que la relation maître-disciple dans la tradition de l’Aïkido ne saurait être fondée sur la soumission de l’élève à l’autorité du maître. Le rôle du maître est de guider ses élèves sur la voie par une formation fondée sur une expérience réelle et non sur des connaissances intellectuelles ou des croyances dogmatiques. Mais, pour comprendre et intégrer les principes de l’aïkido, un débutant a besoin de l’éclairage de la pratique sous la direction d’un vrai maître qui l’amène à devenir libre et conscient de sa place. L’élève s’enrichit en intégrant les profonds changements par des rites de passage. Le parcours initiatique vécu en arts martiaux n’est pas si différent de manière symbolique de la complexité de l’humanité dans une exploration à la fois personnelle et collective pour s’y positionner en tant qu’acteur. Les maîtres que beaucoup d’entre nous suivaient et dont nous incluons certains aspects de leurs pratiques à l’intérieur de notre propre travail sont des sources importantes. Mais nous ne pouvons cependant pas nous en contenter. Un maître peut nous accompagner dans notre progression jusqu’à un certain point mais il ne peut ni pratiquer ni grandir à notre place. C’est l’entrainement qui réalise l’éveil de la technique, c’est la pratique assidue qui forge le pratiquant. La voie des arts martiaux est une quête intérieure. Ces arts martiaux constituent l’un des chemins permettant de découvrir notre véritable nature. Les maîtres du passé seraient donc logiquement des indicateurs pour nous permettre de trouver “Le” maître en chacun de nous … La sagesse orale dit que quand le disciple est prêt, le maître arrive. Certains s’estiment prêts à chercher seuls dès le début. Le choix est respectable mais le danger devient alors de ne suivre que son ego illusoire et de prendre des vessies pour des lanternes. Par contre, après avoir suivi sincèrement un véritable maître et avoir intériorisé son enseignement, le dialogue interne avec cet enseignement peut perdurer, même après la disparition de cette personne. On est prêt à devenir un véritable pratiquant d’arts martiaux quand on se rend compte de ses propres limites … les grands maîtres disparus de l’Aïkido l’avaient bien compris.

skeeze / Pixabay

Les maîtres du passé sont des sources d’inspiration, des phares permettant de se guider dans la recherche et parfois d’éviter certains écueils. Il convient toutefois de veiller à ne pas tomber dans le conservatisme et le traditionalisme exacerbé. Une pratique figée de l’aïkido est une pratique morte aux antipodes de l’évolution perpétuelle, de la dynamique de vie incarnée par les grands maîtres disparus aujourd’hui. Ceux que l’histoire des arts martiaux a retenus étaient des personnalités, des hommes (et tristement plus rarement des femmes) avec un charisme certain, des êtres atypiques. L’emprunte qu’ils ont laissée est un jalon essentiel à la progression de leurs élèves mais peut aussi guider les générations suivantes de pratiquant malgré l’absence de filiation directe. Non par la reproduction de formes extérieures de leur pratique mais en s’inspirant d’eux et du feu sacré qui les animait lorsqu’ils arpentaient les tatamis et les turpitudes de la vie quotidienne. Les grands maîtres aujourd’hui disparus avaient un point commun : celui d’innover, de réinventer leur art par des contributions multiples permettant des approches complémentaires. La modernité de l’Aïkido était au service de leurs convictions et de leurs combats. L’Aïkido est l’héritier d’une tradition et s’inscrit dans un processus de transmission. Les maîtres du passé incarnent donc un véritable pont entre le passé et l’avenir. Le risque à éviter par-dessus tout est celui de sacraliser ces maîtres et leur pratique au point de faire mourir l’étincelle de vie que ces derniers étaient précieusement parvenus à y insuffler.

 

Cet article a initialement été publié dans le Dragon Magazine spécial Aïkido n°19 ayant pour thème “Les maîtres du passé”.

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Dragon - spécial Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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