Symboles de l’autorité et arts martiaux

Introduction

Il m’arrive souvent d’être interpellé par des membres du dojo sous le terme de “senseï”. Sans que je puisse expliquer pourquoi l’emploi de ce titre me concernant fait naître en moi une certaine gêne. Je réponds alors toujours à mes camarades de tatami que je préfère être appelé par mon prénom. Bien souvent je lis dans leurs yeux une certaine incompréhension par rapport à ma réaction vis à vis d’un titre qui ne me convient pas (mais ça c’est une autre histoire). De manière plus large il semble évident voire nécessaire pour la plupart des pratiquants que j’ai croisés de pouvoir définir par un titre le pouvoir et l’autorité de chacun au sein d’un dojo, d’un groupement ou d’une fédération comme une sorte d’organigramme hiérarchique. Cette manière de concevoir les relations au sein de l’Aïkido parait induite aux pratiquants par le système lui-même. Ayant moi-même été conditionné à ces travers dès le début de ma pratique, je tente, plusieurs années après, de prendre du recul par rapport cet état de fait. La relation senseï à élève dans la culture asiatique et particulièrement au Japon est intrinsèquement intéressante dans son contexte culturel mais difficilement exportable à l’étranger. Cependant la notion de respect mutuel si chère aux arts martiaux comporte une zone trouble au sein de laquelle les relations interpersonnelles me semble fortement déformées. Finalement je me demande pourquoi et comment en arrive-t-on à conditionner tant de verticalité dans les rapports humains au sein de arts martiaux tels que pratiqués sous nos latitudes ?

Sensei

Autorité et soumission

Avant tout, il semble que l’humain soit naturellement enclin à suivre les directives d’une dynamique de groupe. Cet état d’esprit est lié à la vie en communauté, critère de survie en groupe des primates, nos ancêtres. La définition donnée à cette attitude est la soumission. La soumission se manifeste dans les situations où nous sommes comme conditionnés à obéir sans réfléchir , ou sans remettre en question celui qui incarne l’autorité. D’un point de vue pédagogique, la soumission est un mécanisme mis en place dès les premiers moments de notre éducation. Pour généraliser, l’enfant se soumet plus ou moins naturellement à l’autorité d’adultes tels que ses parents, ses aînés dans la fratrie, ses professeurs etc. Une remise en question progressive se développe de l’enfance à l’adolescence. Les psychologues utilisent le terme “réflexe de soumission” pour désigner ce comportement inné face à l’autorité. Il est important de préciser que l’autorité peut s’avérer constructive car elle nous permet de ne pas tout remettre en question et d’avancer plus facilement de manière collective. Globalement, une autorité est admise et acceptée de par les connaissances et l’expérience sur lesquelles elle se base et qui font défaut aux individus qui la suivent. Pour caricaturer cette situation, je peux reconnaître l’expérience et les connaissances de ma tante en tricot et admettre ainsi son autorité dans ce domaine.

Soumission

Autrement dit, dans le domaine des arts martiaux, ce réflexe de soumission pousse normalement les élèves (autrement dit le groupe) à suivre l’autorité définie par ses connaissances et son expérience dans l’art martial donné. Du moins en théorie.

Expérimentation sur l’autorité

L’autorité et ses symboles ont été le sujet de nombreuses études et expériences qui ont démontré les risques potentiels qui y sont liés.  Les plus célèbres expériences sur la soumission à l’autorité sont celles du psychologue américain Stanley Milgram réalisées vers 1960. De nombreux articles, reportages et livres ont été consacrés à ce sujet. Je vais donc me contenter de résumer l’expérience pour ceux qui ne la connaissent pas : afin d’évaluer le degré d’obéissance à un ordre émanant d’une autorité présentée comme légitime, cette autorité se posait contraire à la morale et induisait des problèmes de conscience.
Un “professeur” demandait à des sujets d’infliger à d’autres sujets des décharges électriques d’intensité croissante pour évaluer leur effet sur la mémorisation. En effet, à chaque fois que la personne commettait une erreur, elle recevait une décharge. Bien entendu aucune décharge n’était délivrée réellement et les candidats à qui l’on posait les questions étaient des comédiens. Malgré la souffrance (figurée) des « victimes », il s’est avéré que 62,5 % des sujets ont continué l’expérience jusqu’au bout sous les ordres de l’autorité du professeur. Ce dernier les rassurait en leur précisant qu’ils n’étaient pas responsables des conséquences. Plus récemment, la chaîne France 2 a remis au goût du jour l’expérience de Milgram. Durant l’expérience, 80 % des tortionnaires ont continué à délivrer les décharges jusqu’à une dose potentiellement létale.

Milgram

Ces expériences ont démontré que le réflexe de soumission est extrêmement puissant chez la plupart des gens à la condition de poser une autorité jugée “légitime”. Ce réflexe dépasse généralement le bon sens ou la morale la plus élémentaire. Si nous revenons au cas des arts martiaux, le groupe de pratiquants suivra donc presque aveuglément l’autorité d’un individu à la condition que ladite autorité de celui-ci soit estimée fondée. Mais la détermination du bien-fondé de cette autorité n’est pas un acte rationnel. Il s’agit ici de l’influence majoritaire du groupe qui influera sur l’ensemble de ses membres par effet de mimétisme. Mais quels sont les outils permettant d’influencer à ce point un groupe d’individus ?

Les symboles de l’autorité

L’autorité authentique a besoin de temps pour s’imposer alors que le réflexe de soumission est le plus souvent un phénomène immédiat. Comment expliquer ce constat ? En utilisant les principes du réflexe de soumission, il est tout à fait possible d’obtenir des gens une attitude voulue. Les outils utilisés pour induire le réflexe de soumission sont appelés les “symboles de l’autorité”. Ces symboles peuvent constituer des objets physiques (tenues, ceintures, médailles, couronnes, sceptres, trophées, couleurs, diplômes, reconnaissances écrites …) ou de simples termes ou titres (professeur, docteur, inspecteur, général, senseï, shihan …). Les symboles d’autorité  peuvent être également être innés telle une carrure, une présence, une aisance dans l’expression et peuvent induire une soumission naturelle chez les interlocuteurs en manque de confiance en soi. On peut parler ici de charisme naturel. Ces différents symboles d’autorité peuvent être utilisés pour de nobles causes ou pour faire progresser les autres en se posant en modèles à suivre mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

ceinture arts martiaux

Les vêtements sont perçus comme un symbole puissant de l’autorité, capables de déclencher une persuasion rapide. Un ordre sera perçu différemment selon l’aspect vestimentaire de la personne qui l’intime.  Le pouvoir de l’uniforme a déjà été constaté dans de nombreuses expérimentations et de manière générale on peut affirmer que « les vêtements ont une aura de statut et de position sociale ».

uniforme karaté

Au niveau des arts martiaux, l’ensemble des symboles de l’autorité peut être utilisé pour manipuler des individus. Il s’agit d’un terrain propice et d’une pente glissante pour chacun d’entre-nous. En effet les tenues (bardées ou non d’écussons), la couleur de celle-ci, les étagères à trophées du club ou du dojo, les ceintures et autres symboles de grades induisent, qu’on le veuille ou non, un message d’autorité qui sera perçu, consciemment ou inconsciemment par les participants du groupe. Ajoutons à cela une pléthore de titres ronflants tels senseï, sifu, shidoin, shihan, instructeur, formateur et j’en passe, et nous obtenons un cocktail détonant de manipulations potentielles. Les pratiquants d’arts martiaux, selon leur tempérament et leur expérience dans le domaine pourront alors être facilement désorientés au niveau de leur libre arbitre et admettre de plein droit une autorité sans réellement savoir en quoi elle légitime.

Diplôme grand maître Jedi

Les dérives possibles

Pourquoi l’effet de soumission est-il si fortement marqué dans les arts martiaux ? La réponse est multiple et complexe. Cependant une série d’explications ressort le plus souvent :

  • Parce que les arts martiaux nous poussent à développer une image d’un mental fort ce qui est erronément synonyme de “tenir nos engagements”. Seulement à trop  vouloir maintenir une apparente cohérence dans nos choix, une pression sociale nous pousse à maintenir ces choix à l’extrême et tue notre remise en question. Or la vraie force mentale est de pouvoir se libérer de ses contradictions et de revenir sur ses choix erronés plutôt que de persister dans l’erreur.
  • Parce que l’image d’Épinal des arts martiaux très militarisée nous pousse au conformisme. Si les autres membres du groupe se soumettent à une autorité, il nous semble naturel de faire de même. Mais ce même conformisme peut également nous prémunir, si l’entourage se rebelle à juste titre.
  • Parce que la peur de ce qui est différent est un puissant moteur de soumission. A force de rester patauger dans la même mare (martialement parlant), nous finissons par craindre l’étang d’à côté (l’imprévu d’un cadre qui n’est pas celui auquel nous nous sommes habitués).
  • Parce que, dans les arts martiaux, nous avons le désir de plaire aux autres et à notre supérieur (peu importe son titre) et par ce fait de tenir le rôle qui nous est attribué. En psychologie on nomme ce principe le “biais de désirabilité” (qui peut par exemple s’exacerber dans le syndrome de Stockholm).
  • Parce que l’idée de la non-pensée dans les arts martiaux est généralement mal comprise suscitant par là un arrêt de la pensée critique. La réflexion, la recherche de solutions, la remise en question sont balayées au placard.
  • Parce que dans les arts martiaux il est socialement admis qu’obéir est de bon ton. Le problème n’est pas l’obéissance en soi, mais le refus de questionner l’autorité, l’ordre ou de mettre en action son esprit critique quand ressentons un conflit interne face à cette autorité.
  • Parce que les arts martiaux ont tendance à nous faire mettre en place des automatismes dans l’exécution de techniques ou de mouvements. Or cela induit également des automatismes cérébraux qui se mettront en marche face aux symboles de l’autorité nous amenant à des réactions stéréotypées (perte de l’identité propre).

Les sectes par les Inconnus

Comment se préserver (dans les arts martiaux ou pas) ?

Afin de conserver une certaine hygiène relationnelle, il est toujours important de prendre du recul voire de s’éloigner physiquement de l’autorité si nous percevons en nous un conflit par rapport à celle-ci. Dans les expériences de Milgram, plus l’autorité est distante, plus le sujet arrive à désobéir rapidement, parce que la présence de l’autorité s’efface de son esprit. Si cette distanciation n’est pas possible immédiatement, nous devons alors nous opposer à tout problème moral en questionnant notre interlocuteur. En plus d’éclairer le jugement, cela renforce nos convictions et laisse du temps de réflexion. Si conflit interne il y a, il convient de l’accepter et de lui faire face malgré la difficulté du contexte. Afin de rendre les choses plus claires, rappelons-nous que nous pouvons à tout moment partir ou dire simplement non.

Rappelons-nous que si une autorité a recours à  des menaces ou des humiliations , c’est qu’elle n’est justement pas authentique. Une autorité légitime trouve toujours d’autres solutions que la violence. Dans ce contexte, l’absence de réaction autour de nous n’est pas synonyme d’acceptation ; c’est parfois même le contraire. Dans la confusion ne rien faire est un automatisme pour la plupart des gens.

Il est intéressant de noter qu’admettre que nous sommes influençables et soumis aux symboles de l’autorité diminue grandement l’impact qu’ils peuvent avoir sur nous. Autrement dit, plus une personne croit avoir un esprit fort et imperturbable, plus elle se rend vulnérable aux influences. Par contre il est certain que les lectures, les études et les recherches élargissent nos points de vue et nous protègent de certaines influences étroites.

Se soumettre à l’autorité de quelqu’un est un choix important qui ne doit pas être posé auprès du premier venu. Souvenons-nous d’ailleurs qu’une autorité validée par un document officiel n’est pas forcément une autorité authentique et bienfaisante. Ne confondons pas autorité et vérité.

Restons autonomes en redéfinissant toujours nos limites par nos analyses et nos choix personnels. Quelle que soit l’autorité à laquelle nous en référons, nous sommes toujours responsables de nos choix et de nos actes.

Autonomie

Conclusion

Pour conclure, je voulais préciser que cet article peut sembler réactionnaire alors qu’il n’en est rien. La résistance systématique à l’autorité n’est pas un élément profitable, car l’autorité légitime et compétente possède une expertise que nous n’entrevoyons forcément pas. Mais je souhaitais aider à se rappeler que nous devons garder l’esprit critique, toujours. Les arts martiaux sont une voie de liberté et d’accomplissement de soi, prenons donc garde de conserver notre libre arbitre et de reconnaître l’autorité authentique au travers de notre pratique et surtout dans les choix que nous y posons.

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Dragon - spécial Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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