Traduction d’une interview de Sugano Sensei en 1998

Seiichi Sugano
8ème Dan, Shihan

Cette interview de Sugano Sensei a été publiée dans le magazine Aïkido-Orient, Automne / Hiver 1998.

Sugano Sensei est venu à New York depuis Bruxelles, en Belgique pour devenir enseignant à l’Aïkikaï de New York. Comme Yamada Sensei, Sugano Sensei passe beaucoup de son temps sur la route (ou dans les airs), entre l’Europe, l’Australie et partout aux États-Unis.

Sugano Senseï par Hélène Rasse

 

A.O. : Sensei, vous avez dit que l’aïkido est composé de cercles, de carrés et de triangles. Pourriez-vous expliquer cela ?

S.S. : Ce sont des formes symboliques directement liées aux aspects techniques de l’Aïkido. Le triangle représente généralement la posture hanmi. Un carré est parfait car chaque coin doit être de 90 degrés. Le Carré représente donc la précision, vous devez être précis pour faire un carré. Dans toute technique, vous visez l’exactitude et la précision. Le cercle représente le mouvement. Ces trois éléments englobent toutes les techniques d’Aïkido.

A.O. : Même l’Ukemi ?

S.S. : Oui. L’Ukemi fait partie de l’Aïkido.

A.O. : Sensei, votre style de l’Aïkido dégage beaucoup d’énergie. Est-ce délibéré de votre part ?

S.S. : Oui. Le système de l’aïkido est basé sur l’interaction avec les autres. Si vous n’êtes pas en train d’interagir avec l’énergie de l’autre, il n’y a pas de système. Le système existe pour libérer de l’énergie. Quand j’enseigne, je réponds proportionnellement à l’énergie que me confère les élèves.

A.O. : Est-ce que votre enseignement a beaucoup évolué avec le temps ?

S.S. : Eh bien, ma compréhension de l’Aïkido est devenue différente. D’autre part, certains diront que iriminage est iriminage, mais l’aspect interne de deux techniques iriminage à priori semblables sont en réalité très différents. Il en est de même avec les étudiants, ils sont en constante évolution. Il est vrai que ikkyo est ikkyo, mais la compréhension interne est différente. C’est quelque chose de difficile à cerner. Quand je retourne en Belgique, les élèves me voient me déplacer beaucoup plus rapidement que je ne le faisais auparavant d’après ce qu’ils me disent. Peut-être que, consciemment ou inconsciemment, ma façon d’utiliser mon corps est en train de changer et de devenir techniquement plus précise. Plus précise et plus efficace.

A.O. : Vos cours sont très intenses. Est-ce quelque chose de voulu ?

S.S. : L’Aïkido devrait générer de l’énergie. Si vous vous concentrez uniquement sur ​​ce que vous voyez dans la forme physique, vous avez tendance à devenir statique. Je ne planifie jamais ce que j’enseigne. Quel que soit le cours que je donne, il est le résultat de mon expérience et des connaissances que j’ai acquises. Il n’y a aucune intention de ma part de pousser quelqu’un dans une direction quelconque. Je veux que la personne vienne spontanément.

A.O. : Qu’est-ce que vous cherchez dans votre formation ?

S.S. : Dans le sens traditionnel, la formation elle-même est un but en soi. Elle n’est pas axée sur des buts prévis, elle est juste un entraînement quotidien. Pour moi, sans doute, ma formation est plus interne que simplement physique. Je cherche quelque chose, une façon de communiquer mon expérience à travers l’Aïkido. O-Sensei utilisait l’Omotokyo comme un langage pour décrire son processus. J’ai étudié le Zazen intensivement pendant trois ans, mais je ne l’ai réellement utilisé que comme une méthode pour en apprendre davantage sur la méditation. Je ne souhaite pas mélanger Aïkido et Zazen car je ne pense pas que ce soit approprié. Je ai également étudié l’acupuncture, mais je ne voulais pas l’utiliser pour soigner les gens. Sans une certaine connaissance intellectuelle générale, vous ne pouvez pas décrire le contenu de l’apprentissage d’une voie.

A.O. : Vous considérez-vous comme un enseignant ?

S.S. : Eh bien, les gens me suivent, donc je suppose que je suis un enseignant ou un instructeur.

A.O. : Si vous n’enseigniez pas l’Aïkido, que pensez-vous que vous feriez dans la vie ?

S.S. : Je voulais être journaliste. J’ai toujours souhaité être impliqué dans les affaires courantes. J’aime l’idée de me déplacer beaucoup.

A.O. : Est-ce que cela vous manque parfois de ne plus pratiquer aussi souvent ?

S.S. : Pas vraiment. Quand je vais au Japon, je pratique toujours. Cela aide pour le conditionnement purement physique.

A.O. : Avez-vous eu toujours eu l’intention de devenir un enseignant d’Aïkido ?

S.S. : Non, pas du tout. Quelques-uns d’entre nous ont cet unique souhait. Nous n’étions pas vraiment obligés de devenir des instructeurs d’Aikido mais nous nous sommes retrouvés dans cette position. Ce n’est pas comme les gens qui se forment durant des années et puis ouvrent leur propre dojo. Il nous est juste arrivé d’être au bon endroit au bon moment.

A.O. : Aimez-vous votre travail ?

S.S. : Je le trouve toujours fascinant. Voilà pourquoi je continue.

A.O. : Aimez-vous vos étudiants ?

S.S. : Je préfère ne pas utiliser le terme «élèves» ou «étudiants». Je préfère regarder les gens comme des gens, pas comme des étudiants. En regardant une personne sur le tapis comme mon élève cela induit un sentiment de possession. Je veux éviter ce genre de sentiment.

A.O. : Vous avez dit que vous considérez Aïkido plus comme un outil de développement personnel que comme un art martial. Pouvez-vous préciser ce propos ?

S.S. : Je préfère ne pas placer l’Aïkido dans la catégorie des arts martiaux. Lorsque O-Sensei a créé Aïkido, il a rompu avec le concept traditionnel des arts martiaux. Voilà comment Aïkido s’es développé. L’aïkido n’est pas conçu pour le combat, mais pour l’harmonie et l’amour. Si vous regardez les arts martiaux à partir d’un point de vue occidental, ce sont des arts/sports de combat. Au Japon, un Budo est notamment connu pour impliquer les aspects mentaux et spirituels. Mais ici, les gens ne le voient pas de cette façon. O-Sensei a créé l’Aïkido pour briser le concept traditionnel des arts martiaux. C’était une chose simple, son idée était l’harmonie avec l’univers. Vous vous entraînez à être techniquement efficace et précis. La précision implique le timing et le rythme. Donc, si vous comprenez que le timing et le rythme créent un équilibre, alors vous commencez à comprendre comment nous pouvons nous tenir debout sur terre parfaitement. La Terre possède deux forces parfaitement équilibrées : la rotation et la gravité. Si vous comprenez son équilibre ou son rythme, vous pouvez commencer à comprendre que nous faisons partie de l’univers. Si vous ne regardez l’Aïkido que comme un art martial, à des fins d’attaque et de défense, notre formation sera limitée à ces fins. Les arts martiaux traditionnels ont toujours été transmis par le biais d’une méthode statique, sous forme de kata, transmis sans modification. O-Sensei a éclaté cette forme. Il a changé celà spontanément. L’Aïkido, selon la manière avec laquelle O-Sensei l’a développé, est plus comme le meilleur aspect du sport. Les entraîneurs enseignent la répétition de la technique et par cette même méthode, l’Aïkido est comme un sport. Les gens aiment faire une distinction entre le sport et les arts martiaux, comme si les arts martiaux étaient supérieurs aux sports. Je ne vois pas les choses ainsi. Je les perçois comme très proches et je les vois comme très positifs, un excellent moyen de favoriser le développement personnel. À bien des égards, le sport est beaucoup plus ouvert que les arts martiaux. Les réalisations techniques dans les sports sont plus exactes. De nombreux sports impliquent la formation mentale, comme l’Aïkido. Les résultats sont bons. De toute évidence, cependant, sports mettent les gens en compétition et l’aïkido ne le fait pas. C’est la grande différence entre les deux.

A.O. : Comment se fait-il que l’aspect spirituel de l’Aïkido ne soit presque jamais évoqué ?

S.S. : La formation générale n’inclut pas cela. C’est quelque chose qui s’acquiert au travers de la forme physique. Ensuite, vous pouvez poursuivre plus loin si vous êtes intéressé.

A.O. : Quels conseils donneriez-vous aux gens qui étudient l’Aïkido ?

S.S. : Quand les gens commencent à pratiquer l’Aïkido, ils doivent savoir clairement à quoi ils viennent se former et pourquoi.


A.O. : Aïkido-Orient

S.S. : Seiichi Sugano

A propos Sébastien

Sébastien Place pratique l’Aïkido depuis plus de 12 ans. Dojo cho et fondateur du Togishi Dojo, il est également rédacteur pour le magazine Dragon - spécial Aïkido. Pratiquant les styles Aïkikaï et Kishinkaï, étudiant aussi le Shiatsu, le Hino Budo, le Hsing-I, la Sagesse du Corps d’Allen Pittman et le travail de Tim Cartmell, il publie régulièrement des articles liés aux arts martiaux et la culture asiatique.

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